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Episode 6 : Croisements et départs, épisode publié le 14/06/06 [Version revue et corrigée en septembre 2007]
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

Il n’y avait pas de prêtre. Celui qui était chargé de présider la cérémonie était un fonctionnaire solennel, ancien collaborateur de Félix Faure. Il était assez grand, plutôt mince et mal à l’aise. « Bien », commença-t-il devant la cinquantaine de personnes qui s'étaient rassemblées dans le jardin de l’ancienne préfecture, « nous allons commencer. » Tout le monde était attentif, sérieux, la tête ailleurs, un petit peu avec Félix Faure, peut être. C’était le cas du docteur Luca Pacioli, assis au deuxième rang, dont les pérégrinations intérieures repassaient, en boucle, l'acte de mort, à la détonation, au combat et à d’autres souvenirs aussi, qui lui parvenaient désordonnés. Mais ce qui revenait le plus souvent dans ses pensées, c’était ce regret de n’avoir jamais estimé Félix Faure que comme un rival, un ennemi, alors qu'une époque lointaine les avait vu devenir ami et qu'il avait lui-même choisi de refouler ce souvenir. Une semaine s’était écoulée depuis l’assassinat de l’administrateur et pas une heure ne se passait depuis sans qu’il n’y pense, à la fois horrifié et fasciné. Mais ce n’était pas le moment pour ce genre de rêveries ; il se força à déporter son attention sur ce spectacle qui se déroulait devant lui.

Clarisse Louvet était habillée avec un pantalon noir et une chemise blanche qui affinait sa taille. Ses cheveux courts brillaient au soleil, et leurs reflets ne se lassaient pas d'opposer à la cagoule noire anthracite de Frédéric Ozanam, qui se tenait à ses côtés, quelques contrastes improbables. Son absence d’identité rayonnait d’obscurité et surmontait un costume blanc immaculé. Il tenait la main de Clarisse pendant que le représentant de l’Administration commençait à parler.

« C’est avec grand honneur », dit-il, « que je me prépare à célébrer cette union. C’est avec un plaisir tout particulier, j’ai même envie de dire, car ce mariage symbolise à lui seul l’entente retrouvée entre la France et la Nouvelle Carthage. L’officier Vendredi Février, tout d’abord, soldat français venu au secours de notre île avec les hommes du Capitaine Scott, qui a brillamment servi à la fois son pays et le nôtre, en leur permettant de retrouver des relations amicales, qui conviennent mieux à nos deux peuples amis que cette guerre inutile que défendaient les anciennes autorités françaises. Ensuite, Frédéric Ozanam, citoyen de la Nouvelle Carthage qui prouve combien il est possible et souhaitable de tourner la page de nos anciennes relations diplomatiques délicates avec la France. Mesdames et messieurs, c’est avec grand plaisir que je vous convie à être témoin de cet événement qui, je l’espère, en entraînera d’autres. »

Mais Luca avait déjà décroché avant la fin de cette introduction. Évidemment, cet évènement étrange et inattendu n’avait pas été rendu officiel uniquement pour la beauté du discours. C’était un événement avant tout politique : il fallait montrer que les deux nations hier ennemies étaient redevenues alliées et que cette page regrettable devait être tournée. C’était aussi une manière de montrer, pensait Luca, que l’île n’était pas ébranlée par la perte de son leader, Félix Faure. L’île non, se dit-il encore, mais ses habitants si.
Car l’ambiance était plombée sur l’île, depuis l’annonce du meurtre de Félix Faure. Les autorités avaient voulu camoufler la nature de la mort de l’administrateur, comme souvent, la vérité officielle fut vite dépassée. Il y eut des fuites. Il aurait été impensable qu’il n’y en ait pas, d’ailleurs. Et tout le monde finit par savoir que oui, Félix Faure, le grand Félix Faure, avait été assassiné. Une enquête avait été ouverte, bien évidemment, mais il paraissait plus que délicat de pouvoir remonter jusqu’au commanditaire de la mort de Faure, compte tenu du fait que l’assassin s’était volatilisé dans la nature et qu’il n’avait laissé aucune trace, aucun indice, rien. Rien. La mort de Faure resterait sans doute un mystère, Luca en était persuadé, malgré le nombre de doutes évidemment suspicieux qui planaient au dessus de certaines administrations étrangères et autres organisations mafieuses. Deux commanditaires présumés pouvaient servir de piste, en réalité : les indépendantistes radicaux qui voyaient d’un très mauvais œil l’accord de protectorat avec la France et les organisations criminelles du continent qui avaient plus qu’intérêt à ce que la Nouvelle Carthage reste un territoire français, tout simplement parce que cette appartenance leur permettait de se servir de l’île comme d’une zone de transit concernant divers trafiques, métaux et armes en tête. Tout le monde savait cela mais tout le monde savait aussi qu’il était désormais impossible de remonter jusqu’à l’une ou l’autre de ces pistes d'ors et déjà spectrales. Il fallait faire avec et comprendre que personne ne rendrait jamais justice à la mort de Faure.

Une seule personne, une seule, se refusait de plier au dures lois de la réalité policière du moment. Et cette personne, Luca l’avait craint tout en sachant que c’était inéluctable, c’était Emma Faure. La future administratrice provisoire de la Nouvelle Carthage. La future candidate pour diriger l’île. La femme de Félix Faure. Celle que Luca Pacioli aimait plus que tout depuis plusieurs années. Emma s'était déclarée trois jours plus tôt, lors de l'enterrement de son mari.
La cérémonie en elle-même ne dura pas très longtemps. Assister au mariage en lui-même n'était pas réellement indispensable ; ce que tous les membres de l'administration et autres gradés de l'armée française s'attachait à accomplir, c'était une opération de charme, une image de promotion. Il fallait se montrer durant la cérémonie. Faire comprendre aux masses que deux camps hier ennemis pouvaient aujourd'hui célébrer un heureux événement commun ensemble. C’était tout ce qu’il y avait à comprendre. Le reste du mariage n’intéressait en fait personne, à part bien sûr les proches des deux mariés, et il n’y en avait pas beaucoup. C’est pourquoi après que Clarisse Louvet eut embrassé Frédéric Ozanam, scellant du même coup leur étrange union, Luca décida de partir. Il ne voulait plus être le témoin inutile de ce mariage grotesque, il ne voulait plus voir Emma. Peut être pas partir définitivement, pensa-t-il alors, mais se mettre à l’écart. Pour quelques minutes. Pour faire le vide. Pour oublier qui il était et qu’il était en vie.

Lorsque le docteur Pacioli emprunta un petit couloir qui menait dans un des salons de l’ancienne préfecture, il surprit les déambulations d'une ombre qu'il ne connaissait pas. Un homme de petite taille, un grand col appliqué devant sa bouche et un foulard sur les cheveux. Sur son visage à demi masqué, seul son regard transparaissait : un regard menaçant et apeuré. En un fragment de seconde, Luca comprit. Il comprit qu’il n’avait pas de chance, qu’il était maudit, qu’il attirait sur lui tous les malheurs du monde. Il comprit que ce ne serait jamais fini. Il comprit qu’Emma Faure ne serait jamais en sécurité ici. Et surtout, et c’est peut être ce qui lui fit le plus peur, contrairement à ce que lui-même aurait pu penser, il comprit qu’il ne pourrait jamais être celui qui la protégerait. C’est avec un ersatz de sourire que Luca se prépara à accueillir la balle qui lui était destinée. Un nouvel assassin, pensa-t-il alors, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Il ferma alors les yeux, n’essaya pas de se défendre, et attendit le plus calmement possible la détonation. Un bruit sourd résonna successivement dans chaque pièce de l'ancienne préfecture et le poids d'un corps tomba sur le sol.

En entrant dans la petite pièce, toujours entourée de gardes, Emma s’entendit crier. « Luca ! », dit-elle, avant de s’approcher de lui et de poser une main sur son front. Le docteur Pacioli avait désormais les yeux ouverts et fixes, et il était à genoux, immobile. Emma se mit à genoux à son tour afin d’être à sa hauteur et elle lui murmura, des frémissements dans sa voix : « mon Dieu Luca, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Est-ce que ça va ? » et Luca mit quelques secondes avant d’assimiler la question et de répondre d’un hochement de tête lent et mécanique. Il ne pouvait détourner son regard du corps qui se trouvait devant lui. Le corps de l’assassin, baignant dans son propre sang, la tête à moitié emportée par le coup de feu qu’il avait reçu à bout portant. Luca ne comprenait pas. Il ne comprenait rien du tout. Il avait du mal à réaliser qu’il était encore en vie et, surtout, il ne savait pas pourquoi. Et ce corps devant ces yeux immobile. L'assassin assassiné...

Comment le docteur Luca Pacioli avait-il fait pour échapper à cette mort à priori certaine ? Que s’était-il passé au moment où Luca avait fermé les yeux et s’était mis à attendre une mort invisible ? Je suis certain que le docteur Pacioli lui-même ne connaîtra jamais la véritable explication liée à ce phénomène. Au mieux, il parviendra-t-il à émettre quelques hypothèses mais il ne réussira jamais à comprendre ce qu’il s’était réellement passé. Moi, je le sais. Tout simplement parce que c’est moi qui ait évité ce meurtre.
Car au moment où l’assassin se mit à pointer son fusil en direction de Luca et lorsque lui-même abandonna toute espoir de vivre, je me suis interposé sans trop réfléchir. Je ne savais pas que je pouvais réaliser ce genre d’action, la voyante ne me l’avait jamais dit. Je savais que je pouvais interagir avec de petits objets, comme un stylo par exemple, mais j’ignorais qu’il m’était possible de rentrer en contact avec des êtres de chair et de sang. C’est pourtant ce que je suis parvenu à faire, et ce sans difficulté aucune.
Il ne fallait pas que le docteur Pacioli meure. Il ne fallait pas qu’il soit tué ici et à ce moment précis. Il était encore, à cet instant, l’être le plus à même de m’être utile. Il devait encore jouer un rôle majeur dans ma quête, la voyante elle-même me l’avait confié. Il ne pouvait donc pas mourir, surtout pas devant mes yeux. Alors je me suis interposé. Je me suis saisi de l’extrémité du fusil et je l’ai retourné contre l’assassin. Avant qu’il n’ait pu comprendre ce qu’il se passait, j’avais déjà appuyé sur la détente. La détonation, en plus d’avertir Emma et les autres invités, emporta une partie de sa boite crânienne, si bien que sa tête n’avait désormais plus rien d’humain. J’avais sauvé le docteur Pacioli. Parce qu’il constituait peut être ma seule chance, mon seul espoir. Parce qu’il m’était utile. Parce que j’avais besoin qu’il vive encore.

*


Le docteur Pacioli fut emmené à l’écart, pour qu’il reprenne ses esprits, pour qu’il assimile le fait qu’il était encore en vie, également. A ses côtés se trouvait Emma Faure qui ne l’avait pas lâché. Elle se sentait à la fois coupable de ce qui venait d’arriver à son ami, mais également désireuse de comprendre ce qui s’était passé et furieuse de savoir l’assassin mort, et donc inapte à être interrogé. Mais ça, elle ne faisait que le penser, elle savait bien que Luca n’était pas en état de recevoir ce genre de reproche. Cela dit, elle essayait tout de même de comprendre ce qui s’était passé, sans résultat, puisque le docteur lui-même l’ignorait.

«  - Explique moi ce qu’il s’est passé…
- Je n’en sais rien… Il était là… Devant moi… Il a pointé son fusil vers moi… J’ai fermé les yeux… Je me suis dis que c’était peut être juste de rejoindre Félix à mon tour… J’avais les yeux fermés et… La détonation… Et c’est lui qui est tombé. Pas moi… Je ne comprends pas…
- Tu t’es battu avec lui ?
- Non.
- Qu’est-ce que tu as fait, alors ?
- Rien. Je te l’ai dit. Je n’ai rien fait. J’ai juste fermé les yeux…
- Pourquoi ça ?
- Je n’en sais rien… C’est ce qui m’est venu à l’esprit, c’est tout.
- Alors explique-moi… Comment est-ce qu’il a…
- Je ne sais pas. A priori, j’imagine qu’il s’est fait ça tout seul.
- Un suicide ? Tu veux me dire qu’un assassin viendrait ici, te croiserait et se suiciderait plutôt que de se sauver ou te tuer toi ?
- C’est la deuxième fois en une semaine que tu souhaites ma mort, tu sais…
- Ce n’est pas ce que je voulais dire, tu le sais très bien… C’est juste que… Ça ne tient pas.
- Je sais bien. Je me repasse le film dans ma tête depuis tout à l’heure, sans arrêt, mais je ne vois pas d’autres hypothèses. »

Emma n’avait pas un caractère facile, c’est la raison pour laquelle elle traitait souvent Luca comme un moins que rien sans même s’en apercevoir. Mais à ce moment là, elle se rendit compte qu’il valait mieux ne pas insister. Elle pouvait comprendre le traumatisme que connaissait Luca après ces deux confrontations sanguinaires en une semaine. Alors elle le laissa seul, lui souhaitant de vite se remettre et elle retourna auprès de ses gardes, dans le jardin de l’ancienne préfecture. Luca, lui, restait adossé au mur du salon, les yeux dans le vide, s'évertuant en vain à fixer l'invisible filtre des murs voisins. Pendant un instant, je me demandai si je n'étais pas moi-même cette chose inexistante qu’il dévisageait de la sorte mais je savais bien que ce n’était pas possible. Un jour, me suis-je dit, si je le peux, je lui ferais peut être comprendre ce qui s’était passé ce jour là. Mais pas tout de suite. Il était important pour moi de le laisser dans le doute, de le laisser désorienté, et de le voir déambuler, faible et ignorant, jusqu’à ce qu’il commette une erreur. C’était tout ce que j’attendais de lui : une erreur.

Luca reçut la visite de plusieurs personnalités importantes de l’administration : des adjoints, des membres de l’ancienne résistance, des amis de Félix Faure, des officiers… Tous venaient lui exprimer leur soutien, lui dire que s’il avait besoin de quoique ce soit, ils étaient là. Cependant, une seule personne vit sa proposition réellement acceptée par Luca. Cette personne, c’était aussi celui qui l’avait amené sur cette île : le Capitaine Scott.

«  - Oui, il y a bien quelque chose que vous pouvez faire pour moi, Capitaine… En disant cela, Luca relevait la tête pour la première fois depuis qu’Emma était retournée auprès de ses gardes.
- Je vous écoute.
- Si j’ai bien compris, vous allez repartir, c’est bien ça ?
- Oui. J’ai reçu un nouvel ordre de mission, c’est vrai.
- Est-ce que par hasard, vous auriez besoin d’un médecin à bord ? Le Capitaine Scott se mit à sourire.
- Je suis sûr que votre présence serait appréciable. Vous ne voulez plus rester ici ?
- Non. C’est trop de… Luca voulut poursuivre sa phrase, mais il semblait perdu dans ses propres pensées alors il s’arrêta au milieu avant de se répéter plus simplement. C’est trop. Je ne peux plus rester sur cette île désormais… Et je ne veux pas non plus rentrer en France.
- Très bien. Je peux vous ajouter sur ma liste, dans ce cas. Mais il faut que vous soyez sûr de vous. Nous partons après demain. Luca parut un peu surpris mais il n’en dit rien.
- Quelle est la destination ? Le Capitaine Scott hésita quelques secondes, regarda autour de lui et se pencha vers l’oreille de Luca avant de lui répondre.
- Cette information n’est pas censée être connue, alors je vous demanderais la plus grande discrétion.
- Je comprends.
- Nous partons pour le Groënland. » 

Le docteur confirma qu’il partirait avec les troupes de Scott, une nouvelle fois, et qu’il prendrait place sur le Solferino deux jours plus tard. A ce moment précis, la perspective de partir avec celui qui l’avait conduit sur cette île était la seule chose qui parvenait à lui faire ressentir un ersatz de sentiment quelconque. Les autres possibilités ne semblaient avoir aucun sens : rester à la Nouvelle Carthage et se mettre au service d’Emma semblait grotesque, tandis que l’éventualité d’un retour en France n'était même pas envisageable, plus maintenant. Bien, pensait donc Luca, le Groenland, c’est allez loin, très loin d’ici même et pourquoi pas ne jamais revenir… C’est ça, la solution. Il se releva alors et s’apprêta à quitter ce mariage qui avait failli lui coûter la vie. Luca marcha le long du couloir, longea un mur qu'il ne vit pas puis disparut hors de l’ancienne préfecture. Il me suffisait de suivre ses pas, pensais-je alors, de suivre ses pas jusqu’au Groënland ou peu importe où cela me conduirait, pour parvenir à toucher au but. Cette idée me plaisait, par ailleurs : l’idée que le terme de ma quête survienne dans ce cadre glacial et désertique… Oui, l’idée me plaisait et je n’avais aucun mal à imaginer la scène…

*


Ces deux jours, rapidement, se diluèrent dans l'air sec du large en moins de deux heures. Et pendant ces deux fausses heures, le docteur Pacioli n’avait rien fait d’autre que préparer ses affaires, son départ, ses adieux. Il se rendit une dernière fois auprès d’Emma Faure, comme il l’avait promis, bien qu’un peu à contre-cœur. Il avait également fait savoir aux autres membres de l’administration qu’il avait côtoyé jusqu’alors qu’il s’en allait. La dernière personne à apprendre son départ fut enfin Clarisse Louvet, qui lui confia qu’elle quittait également l’île, pour retourner en France avec son nouveau mari. Plusieurs mois après leur arrivée commune à la Nouvelle Carthage, tout le monde finissait en réalité par mettre les voiles. Le boulot avait été fait et personne n’avait plus aucune raison de rester, sans compter les départs précédents de Célestino Alfonso, Maryse Bastie et, bien sûr, Félix Faure. Une page de l’histoire de l’île se tournait, en même temps qu’une page de leur histoire à tous. Mais c’était comme ça, il fallait passer à autre chose, et ça valait aussi pour moi d’ailleurs.

Bien amarré au port de la Nouvelle Carthage, le Solferino semblait amorphe, dépourvu de vie et de vigueur, comme endormi. Le départ du vaisseau de Scott pour le Groënland avait été reporté de quelques heures, après la tombée de la nuit. Un voile de mystère et de discrétion flottait autour de cette expédition dans le nord et une grande majorité des hommes du Capitaine Scott eux-mêmes ne connaissait pas les motivations d’un tel voyage. Le docteur Pacioli avait beau faire partie du voyage, à vrai dire, il se moquait éperdument de la question des circonstances. L’important, comme il le pensait à ce moment là, c’était de quitter l'île. La destination et les desseins de la mission en question n’avaient finalement pas d’importance.

Face à la mer, l’air pensif, le docteur Luca Pacioli savourait ses derniers instants de solitude sur cette île. A ses côtés se trouvait le Capitaine Scott, plongé dans son mutisme habituel d’avant départ. C’est à ce moment là qu’un navire entra lentement dans le port et s’amarra juste à côté du Solferino. Ce navire, qui portait un nom anglais et un drapeau américain, débarqua quelques dizaines de passagers que Luca observait sans réellement les voir. Il leva alors la tête, sans conviction, et y découvrit une silhouette qui ne lui était pas inconnue. Une double silhouette, d’ailleurs. Le Capitaine Scott, lui aussi, l’avait reconnue.

«  - Alfonso ! Cria-t-il comme rarement il avait l’habitude de crier. Qu’est-ce que vous foutez là ? Sur le pont, au dessus des deux hommes, se trouvait effectivement Célestino Alfonso, le déserteur, ainsi que le trésor de Maryse Bastie : l’automate de type Java.
- Bien belle soirée, Capitaine, vous ne trouvez pas ? J’avais presque oublié la beauté des paysages d’ici, vous vous rendez compte ? Célestino Alfonso ne semblait plus être le même homme. Il était désormais plein d’assurance et de sang froid, qui se muait parfois en arrogance comme à cet instant précis.
- Je peux vous f aire arrêter sur le champ, vous savez ?
- Ne vous embêtez donc pas avec ça. Je reviens des Etas-Unis, voyez-vous, et je suis mandaté par l’ambassade de France, alors… Je crains de bénéficier d’une immunité diplomatique. Le Capitaine Scott se calma en quelques secondes mais son regard ne lâcha pas le déserteur pour autant. Et puis, poursuivit Alfonso, je ne voudrais pas retarder votre voyage…
- Comment est-ce que vous avez réussi à obtenir une immunité diplomatique ? Expliquez-moi, j’aimerais bien savoir… Célestino Alfonso se mit à sourire.
- C’est grâce à lui. Il désigna l’automate de type Java avec sa main droite. Le Capitaine Scott et le docteur Pacioli l’aperçurent alors sans comprendre. Lui aussi semblait différent, moins froid, moins vide que ce à quoi il avait pu ressembler plusieurs mois auparavant. On pouvait également remarquer qu’il était relié au bras de Célestino Alfonso par un petit câble qui les maintenait liés ensemble. A ce moment précis, le câble, qui soutenait un embout métallique, se mit à bouger, régulièrement, automatiquement, contre l’avant-bras de Célestino Alfonso. Nous allons rejoindre le Viaduc, repris alors Alfonso. Ce sont les paroles Java, bien sûr ; moi, je n'en suis que le traducteur. »

L’automate de type Java était une créature fascinante, même pour moi. La seule créature artificielle capable de communiquer. Il comprenait, bien que simplement, ce qui était dit autour de lui et il pouvait y répondre, en émettant un signal en morse, que réceptionnait aussitôt Célestino Alfonso et qu’il traduisait en français pour ses interlocuteurs. L’association de ces deux êtres était exemplaire et très bien pensée de la part de Maryse Bastie. Séparément, l’automate de type Java et Célestino Alfonso étaient imparfaits ; ce n'était que dans leur regroupement qu’ils trouvaient leur accomplissement. Leur lien matérialisé par le câble des communications en morse représentait aussi ce qui s’apparentait à une fusion. Bien qu’il me fût pénible de le constater : l’automate avait cessé d’être un être vide, il était désormais rempli par la personne de Célestino Alfonso. Et inversement.

« Tu as tout à fait raison », me dit alors la voyante qui venait d’apparaître à mes côtés, ce qui me fit me détourner de la conversation des ces quatre-là. Comme à chaque fois que j’étais en sa présence, toute mon attention était désormais portée sur cette femme sans âge, aux cheveux si longs et au regard rempli de visions terrifiantes. «  - J’ai raison ? Lui demandai-je alors.
- Oui. Je crains qu’à cause de cette association entre la créature et le déserteur, une de nos options ait été mise hors course.
- C’est bien ce que je craignais aussi. La voyante sourit.
- Ce n’est pas grave. Il nous reste toujours l’autre, et puis… La voyante marqua un silence, peut être pour accentuer le suspens lié à la fin de sa phrase. Mais pour moi, l’attente avait déjà trop duré.
- Et puis ?
- Une surprise de dernière minute m’est apparue hier soir…
- Une surprise ?
- Une troisième possibilité. Un troisième homme. J’ai fait plusieurs divinations depuis, et il en est toujours ressorti que de très bons espoirs. Il est prometteur. Très prometteur.
- Plus que le docteur ?
- C’est différent. Le docteur va jouer un rôle crucial, c’est certain, mais rien n’a jamais dit qu’il serait l’heureux élu… Alors que ce troisième homme…
- Et où est-il, ton troisième homme ?
- En Europe. Entre Paris et Berlin. On dirait qu’il se déplace souvent…
- Et tes divinations sont fiables ?
- Évidemment. »

La surprise était à la hauteur de mes attentes. Pour dire vrai, je n’avais jamais vu le docteur que comme un adjuvant, un paramètre qui me permettrait de parvenir à mes fins. Et là, la voyante me divulguait enfin mon véritable objectif. Le soleil commençait alors à disparaître derrière une ligne imaginaire formée par les flots et moi je regardais ces deux navires, en face de moi, comme deux parcours possibles. Le Capitaine Scott et le docteur Pacioli n’étaient désormais plus sur le quai et Célestino Alfonso, relié à l’automate, avait déserté le pont du bateau américain. Il n’y avait même plus personne, sinon la voyante et moi. Les deux mastodontes des mers s’apprêtaient à disparaître, et mon avenir devrait suivre les traces de l’un d’eux. Oui, mon avenir se résumait à ces deux navires.

*




Fin de la saison 1.

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