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Le train en provenance de Paris via Metz et Strasbourg arriva en gare d'Offenburg un peu après quinze heures, le vingt-huit août 1919 en déversant au passage quelques petits nuages de vapeur sur les quais. Arto Pizzetti sortit de ce train une petite sacoche à la main, regardant vaguement où il se trouvait par rapport à l'accueil de la gare. Après avoir voulu s'orienter vers la gauche, il se ravisa et suivit le mouvement des autres passagers et partit du côté droit. Il marchait d'un pas rapide et élancé et passait sa main le long des boutons de sa veste, comme pour vérifier qu'ils s'y trouvaient toujours.
Arto Pizzetti était un homme assez grand et mince qui avait la particularité d'inspirer à la fois la confiance et le doute ; il semblait, à première vue, impossible de savoir s'il était un type bien ou le dernier des salauds. C'était peut-être ce qui lui valait d'être si souvent redouté, au ministère notamment, où on le prenait systématiquement pour un ambitieux sans scrupules qui essayait de jouer au brave technocrate de temps à autre. On se méfiait donc facilement de lui, de ses idées et de ses aspirations professionnelles. Partout où il passait, il inspirait la crainte, mais parce qu'il semblait aussi profondément inoffensif, on lui accordait parfois le bénéfice du doute. Arto Pizzetti était donc un homme assez grand et mince et qui n'était pas facile à cerner. Cela provenait peut être de la froideur de ses traits, de son visage fermé et impassible qu'il s'était peu à peu forgé, au fil de sa carrière. Il n'était pas vieux pour autant, cela dit, car il était plutôt du style précoce, naturellement doué pour tout ce qu'il entreprenait. Il n'avait pas trente-huit ans et il était déjà l'un des éléments clés du ministère. Lui-même était fier de cet état de fait, mais il s'agissait d'une fierté tacite, qui devait rester secrète entre lui et lui-même car d'où il venait, ce n'était pas de bon ton d'être trop orgueilleux. Lorsqu'il regardait sa montre gousset, accrochée par une chaîne à l'intérieur de sa poche de pantalon, son regard semblait traverser le cadran et atteindre un lieu imaginaire fantastique et interdit, car il contemplait alors l'objet pendant de longues secondes, ralentissant son pas, baissant sa tête et contorsionnant son cou. Une fois que le monde interdit s'était évaporé, il rangeait sa montre au plus profond de sa poche et l'oubliait avant de reprendre son rythme de marche habituel. Il accélérait alors le pas et sa veste venait se remplir du peu de vapeur qui se maintenait encore dans l'air. Il s'agissait d'une veste en tweed sans doute un peu trop courte, qui s'ouvrait vers le col sur une chemise blanche à priori froissée et une cravate noire légèrement desserrée - probablement pendant le voyage. Quatre boutons sur cinq étaient fermés, les boutons étaient blancs, tout comme son chapeau par ailleurs, un feutre de laine légèrement asymétrique car posé de travers. Le pantalon dans lequel était enfoui sa montre gousset était un pantalon de velours noir, impeccablement lisse et sans plis Il recouvrait des mocassins noirs, eux aussi, en cuir, parfaitement cirés qui émettaient ce petit bruit, ce petit claquement, lorsqu'ils venaient à heurter le sol froid de l'accueil de la gare. Pizzetti replaça son chapeau correctement sur son crâne et s'arrêta quelques secondes dans ce hall de gare qui s'ouvrait à lui. Il cherchait visiblement quelqu'un sans le trouver. Il jeta alors un œil à l'horloge toujours exacte de la gare ; il était quinze heures quatre ; son train avait une dizaine de minutes de retard.
Erin Bakura était une femme dont l'âge n'était pas facile à déterminer lorsque l'on jetait sur elle un premier regard. La couleur de ses cheveux, son teint, la finesse de sa taille indiquaient une petite quarantaine d'années, alors qu'une poignée de rides - notamment autour des yeux - de même que son attitude désabusée et la froideur de sa voix laissaient plus à penser qu'elle approchait de la cinquantaine. Au moment où Arto Pizzetti gagnait le hall de la gare, cette femme à l'âge énigmatique attendait, elle, assise et jambes croisées sur le siège arrière d'une Buick de 1918. Elle regarda sa montre en même temps que Pizzetti regardait l'horloge et elle soupira. " Qu'est-ce qu'il fout ? ", dit-elle alors au chauffeur de la Buick qui ne lui répondit pas. Elle se replongea donc dans ses pensées. Bakura portait de petites bottines - en cuir noir - légèrement rehaussées par un talon discret, ainsi qu'un pantalon noir en toile qui s'ouvrait autour des chevilles et se resserrait à partir des genoux. Elle portait une chemise rouge qui dépassait légèrement d'une veste noire qui s'accordait parfaitement avec le pantalon - il devait s'agir d'un ensemble. Tous les boutons - noirs, eux aussi - de sa veste étaient fermés et son col s'ouvrait à hauteur de sa poitrine avec la forme d'un " v " échancré. Collé contre la peau claire de son coup, on trouvait un discret pendentif en nacre, ornementé d'un minuscule éclat vermillon qui s'accordait avec la couleur de sa chemise. Elle ne portait ni boucle d'oreille, ni maquillage excepté un léger trait noir au dessous de chaque œil. Ses yeux étaient d'un gris glacé tandis que ses cheveux oscillaient entre le châtain et l'auburn. Sa coiffure n'était d'ailleurs pas parfaite et semblait trahir une exposition trop longue au vent fort qui régnait alors sur Offenburg : de petites mèches rebelles s'étaient formées ça et là. Erin Bakura regarda à nouveau sa montre et regarda le ciel mi-bleu, mi-gris par automatisme. " Vous croyez qu'il aura déjà parlé lorsque l'on reviendra ? ", demanda-t-elle sans conviction au chauffeur, qui répondit qu'il ne savait pas, sans trop savoir si cette question lui était bien destinée ou si la détective s'était simplement mise à penser tout haut. C'est à ce moment là que la porte arrière droite de la Buick s'ouvrit ; Arto Pizzetti ôta son chapeau et rentra à l'intérieur du véhicule. La porte se referma. Quelqu'un d'autre s'installa, à la place du passager, il s'agissait de l'officier qui était allé chercher Pizzetti à l'accueil de la gare. " On y va ", dit alors Erin Bakura et la Buick démarra puis s'éloigna de la gare.
" Vous avez fait bon voyage, j'espère ? Erin Bakura semblait toujours parler par automatisme, quand bien même elle n'exprimait aucune froideur à l'égard de Pizzetti.
- Oui, plus ou moins. Le train a eu un peu de retard, j'ai l'impression…
- Oui, on dirait…
- Vous n'étiez pas obligée de venir me chercher vous-même, vous savez
- Je sais. Mais je voulais en profiter pour vous mettre au courant de tous les nouveaux éléments. Je n'ai pas pu dire tout ce que je voulais dans mon message de l'autre jour…
- Je comprends. Je vous écoute, parlez moi de cet homme…
- Maurice Vlaminck, il a trente-huit ans et possède la double nationalité française et allemande. Il s'est installé à Offenburg un peu moins de deux ans avant les évènements et a quitté la ville six mois après. Il vit à Friburg depuis. Il a été interpellé à Friburg à la suite de… (elle sortit un petit carnet bleu de l'intérieur de sa veste et en tourna les pages jusqu'à parvenir à l'information qu'elle cherchait) falsifications de fiches de paye. Il escroquait à la fois l'Etat Allemand et l'Etat Français et percevait deux pensions ou quelque chose comme ça… Bref, son petit manège n'a pas duré longtemps, il s'est fait prendre tout de suite.
- Ca a à voir avec notre affaire ? Le demi-sourire d'Erin Bakura se crispa.
- J'y viens. Quand son appartement de Friburg a été perquisitionné, les flics de là-bas ont saisi pas mal de coupures de journaux, de dossiers, d'informations et d'objets en tout genre appartenant ou faisant référence à Paul Blanchet… C'est à ce moment là qu'ils nous ont prévenus.
- Est-ce qu'il connaissait Blanchet ?
- C'est là que ça devient très intéressant… A en croire le compte-rendu de l'interrogatoire de Friburg, Vlaminck serait le fils de Blanchet. Un enfant illégitime.
- Je ne savais pas que Blanchet avait eu un… Il fut coupé.
- Moi non plus. Mais la mine d'or s'arrête là. Depuis qu'il a été transféré ici, il a compris qu'on l'interrogeait pour le meurtre de Blanchet et non plus pour ces histoires d'arnaques à deux balles…
- Et ?
- Et depuis qu'il est avec nous, il ne dit plus rien… Et il est revenu sur sa déposition de Friburg : il nie être le fils de Blanchet désormais. Il dit que c'était un prétexte pour expliquer tous ces objets et ces dossiers et qu'il voulait faire porter le chapeau à quelqu'un d'autre…
- Je vois… Et j'imagine qu'il n'était pas aux funérailles du vieux, et qu'il n'a pas été vu par le gardien ?
- Effectivement… Un silence flotta quelques secondes à l'intérieur de la Buick. Arto Pizzetti commençait à faire la moue.
- C'est maigre…
- C'est vrai, mais c'est le meilleur semblant de piste qu'on ait depuis plus de six mois, alors je m'en contenterai pour le moment. "
Le calme retomba sur les deux enquêteurs. Chacun de son côté, Bakura et Pizzetti regardaient vaguement par la fenêtre, peut être pour ne pas avoir à remplir les blancs de la conversation par des répliques sans intérêts, sans doute aussi parce qu'ils ne souhaitaient pas laisser s'exprimer leurs divergences d'opinions concernant l'affaire Blanchet. Pourtant, leurs relations s'étaient améliorées comparées à leurs premiers jours de cohabitation.
Cela se passait plus de trois ans auparavant et Arto Pizzetti se surprit à se souvenir de la scène…
Erin Bakura finit par briser ce silence qu'elle trouvait trop pesant. D'un ton parfaitement détaché et agréable, elle demanda à son collègue si l'on parlait encore de cette affaire en général, en France, et de Paul Blanchet en particulier.
" Pas vraiment ", répondit Pizzetti tout en continuant à regarder le paysage défiler. " La presse en a surtout parlé pendant les premiers mois et puis, comme souvent, ils se sont lassé. Cette affaire est passée de mode, même si la violence de la scène a beaucoup ému, au début. C'est ce qui a permis que l'on en parle tant et si longtemps, d'ailleurs… Mais j'imagine que les français ont simplement arrêté de s'intéresser au problème, compte tenu du fait que l'on n'a plus vraiment avancé depuis de longs mois… " Ca valait ce que ça valait, mais Erin Bakura semblait apprécier que son collègue français s'inclut dans le " on " du piétinement de cette enquête. Elle avait pu croire, fut un temps, que Pizzetti n'était qu'un arriviste égoïste, elle savait désormais qu'ils étaient tous les deux dans le même bateau, et qu'ils jouaient dans la même équipe, contrairement à ce que certains officiers ou lieutenants locaux pouvaient lui dire. " Mais quoiqu'il arrive ou, en l'occurrence, n'arrive pas ", reprit Pizzetti, " les français n'oublieront sans doute jamais Blanchet. Il a eu beaucoup de succès chez nous, et c'est un artiste qui avait beaucoup de relations dans les ministères, d'autant plus qu'il avait un temps beaucoup investi en France, chose rare, à l'époque… La plupart des français n'ont aucune idée de ce qu'il a pu construire, mais ils ne l'oublieront pas. Le nom de Paul Blanchet est rentré dans la culture collective, et la façon dont il est mort n'a rien arrangé. Tout se mystère s'est greffé autour du personnage, c'est rentré dans sa légende en quelques sortes. Au début de l'affaire, on avait l'impression de lire des épisodes de romans policiers dans les journaux… C'est aussi pour ça que l'affaire a beaucoup intéressé les foules, au début. Il se mit alors à rire, ou plutôt à sourire, si bien que son interlocutrice et moi-même ne comprîmes pas s'il s'agissait de la nostalgie qui s'exprimait là ou bien s'il se moquait de ses propres compatriotes. Après un silence, Erin Bakura choisit de ne pas s'y intéresser.
- Et est-ce qu'il parlait de moi, vos journaux policiers français ? demanda-t-elle en souriant ?
- Je crains que vous n'ayez été réduite au titre des " autorités locales " ou, parfois, à la " police germanique ". Bakura laissa échapper un léger pouffement. Elle acceptait tout à fait d'incarner à elle seule la " police germanique " s'il le fallait.
- Et vous, est-ce que votre nom a été cité dans ces passionnants articles ? Pizzetti sourit à son tour.
- Oui, c'est arrivé quelques fois, dit-il, l'air légèrement renfrogné. Rarement, je vous rassure. Mais c'est arrivé, oui.
- Ne soyez pas gêné comme ça, voyons, on dirait que vous en avez honte. " Erin Bakura se mit à rire brièvement, vite rejoint par son collègue. C'est à ce moment là que le chauffeur de la Buick annonça aux trois autres passagers qu'ils devraient atteindre le Kommissariat d'ici une dizaine de minutes. Erin Bakura acquiesça d'un signe de tête et retrouva son silence.
Arto Pizzetti avança un peu dans la chronologie de ses souvenirs et se remémora sa rencontre avec le cadavre de Paul Blanchet.
La Buick s'arrêta devant le Kommissariat d'Offenburg un peu brusquement. Erin Bakura sortit la première, rapidement suivie de ses deux officiers puis d'Arto Pizzetti, qui songea brièvement que ça faisait maintenant longtemps qu'il n'était plus venu ici. Sans trop réfléchir, il demanda à sa collègue depuis combien de temps, exactement. " Oh, une bonne année, je pense ", lui répondit-elle sans trop prendre la peine de penser à ce qu'elle disait. Une bonne année, oui, pensa à son tour Pizzetti. Sans doute s'en voulait-il un peu de s'être désintéressé de l'affaire pendant si longtemps, et sûrement se reprochait-il sa conduite des mois précédents, celle qui l'avait amené à se tenir à distance de l'enquête afin de ne pas être entraîné par son échec prévisible. Mais il savait désormais que ce n'était pas comme ça qu'il fallait s'y prendre. Il s'impliquerait désormais du mieux qu'il pourrait dans cette affaire, aussi longtemps que le ministère le voudrait. Et il n'aurait pas le choix : il devrait contribuer à son succès. C'était sa carrière qui en dépendait, en même temps qu'une curieuse sensation de vouloir rendre hommage à ce Paul Blanchet, que tout le monde paraissait connaître, mais que personne ne connaissait réellement. Il s'arrêta de penser à tout ça lorsqu'il pénétra avec les autres à l'intérieur du Kommissariat.
Les locaux étaient semblables à n'importe quels locaux de police d'une petite ville : simples, restreints et mal rangés. Une demi-douzaine d'officiers semblait circuler dans les couloirs, passant d'un bureau à un autre avec, souvent, un dossier ou quelques feuilles sous le bras. On ne faisait pas vraiment attention à l'arrivée de Bakura et des trois autres : les officiers vaquaient à leurs occupations, les inspecteurs présents à ce moment là étaient enfermés dans leurs bureaux respectifs et les secrétaires tapaient sans discontinuer sur leurs machines à écrire. A priori, constata Arto Pizzetti, tous les policiers présents dans le Kommissariat avaient dû recevoir des consignes strictes de la part de leur chef, car il n'était pas dévisagé et on ne chuchotait pas sur son passage, comme cela avait été le cas les fois précédentes. Il apprécia le geste même si, à dire vrai, il avait fini par ne plus se soucier de ce genre de détails, les réactions étant souvent les mêmes sur tous les lieux qu'il lui arrivait de fréquenter pour son travail.
Erin Bakura mena le petit groupe jusqu'à une salle à part, qui nécessitait qu'on emprunta un escalier en colimaçon relativement étroit. On arrivait alors dans un petit couloir qui menait lui-même jusqu'à une double pièce : la salle d'interrogatoire, et la salle d'observation située, comme le voulait l'usage, derrière un miroir sans tain. C'est cette salle d'observation que rejoignirent tout d'abord Bakura et Pizzetti, pendant que les deux autres officiers, eux, entrèrent dans la salle d'interrogatoire, sans doute pour avertir les inspecteurs sur place de l'arrivée du binôme en charge de l'enquête.
La salle d'observation était on ne peut plus spartiate ; on y trouvait un long banc, sur lequel tous les officiers s'asseyaient en prenant (ou non, cela dépendait de chacun) des notes. Il y avait donc, pour ce faire, une sorte de longue planche étroite qui faisait office de bureau. Il n'y avait pas non plus de lumière, car celle-ci provenait de la salle contiguë. Enfin, on s'attachait à rester silencieux dans cette sorte de faux placard, où les seuls bruits audibles, en plus des éclats de voix issus de l'interrogatoire, étaient une petite bouche d'aération qui semblait peiner à faire son travail, tant l'air de cette pièce était saturé.
La salle d'interrogatoire était plus grande, à vue d'œil plus de deux fois et demie la taille du placard dans lequel se trouvaient Bakura et Pizzetti. Au centre se trouvait une grande table en fer rectangulaire qui partageait l'espace en deux. De part et d'autre de la table, sur les petits côtés, trois inspecteurs étaient répartis et posaient successivement leurs questions. Un autre restait debout et tournait autour de l'interrogé et, enfin, un dernier était assis sur une petite table à part et qui, la tête toujours fixée sur le prévenu, passait son temps à écrire sur son bloc-notes ; c'était le sténographe du Kommissariat. Assez proche de lui se trouvait le prévenu, Maurice Vlaminck, menotté à sa chaise en métal, la tête tournée vers le sol, se contentant de répondre, en français, " je ne sais pas de quoi vous parlez, je ne sais pas de quoi vous parlez ".
"- Seit, wieviel Zeit er antwortet das ?(1) demanda Erin Bakura à l'un des officiers de la salle d'observation après quelques secondes.
- Eins große Stunde... "(2)
Bakura sembla alors pensive, à la fois ennuyée par cet état de fait et en même temps confortée dans ses propres certitudes. Elle avait su depuis le début que cet interrogatoire serait très délicat à mener. De l'autre côté du miroir, les questions se poursuivaient pourtant, c'était d'ailleurs souvent les mêmes, mais Vlaminck s'obstinait, à chaque nouvelle question, à répondre son leitmotiv : " je ne sais pas de quoi vous parlez ", que le sténographe prenait garde à noter à chaque fois, d'un signe précis préétabli à l'avance, ou du moins je l'imagine. " Vous le gardez ici depuis combien de temps ?", demanda alors Pizzetti tout en regardant très attentivement la tête baissé de Maurice Vlaminck. " Un peu plus de trois jours ", répondit alors nonchalamment Erin Bakura, " oui, quelque chose comme ça.
- Trois jours ? Dans ce cas il ne nous reste plus beaucoup de temps…
- Oh, ne vous en faites pas trop pour ça… On le gardera aussi longtemps qu'il faudra… Pizzetti détourna son regard pour retrouver celui de sa collègue.
- Comment ça ?
- Il n'y a aucune date sur le procès verbal de détention provisoire. On le remplira plus tard.
- C'est complètement illégal… Le regard d'Erin Bakura se refroidit le temps d'un instant.
- Certes, mais à choisir entre ça et le tabassage en règle, je préfère ça. Il ne devrait plus tarder à céder maintenant… Tout dépendra de sa capacité de résistance… Je ne pense pas qu'il arrive à passer une quatrième nuit sans dormir… "
Erin Bakura fit alors un signe de la main à son collègue qui l'invitait à sortir de la salle d'observation. Avant de refermer la porte, elle lança un " continuez l'observation et notez bien chaque geste qu'il fera pendant qu'il sera seul ", aux autres officiers présents dans la salle. Ceux-ci répondirent par un hochement de tête presque simultané, et les deux enquêteurs sortirent dans le couloir. Bakura frappa quatre coups secs sur la porte de la salle d'interrogatoire, signal prédéterminé qui signifiait que tout le monde devait quitter la salle à l'exception du prévenu. Une poignée de secondes plus tard, ils se retrouvèrent tous les sept dans l'étroit couloir.
" Tout d'abord, commença Erin Bakura, M.Pizzetti, du ministère des affaires étrangères français est arrivé, comme prévu. Je vous rappelle qu'on travaille sur cette affaire tous ensemble. Bien… Maintenant, la mauvaise nouvelle… Comme l'enquête n'a pas beaucoup avancé ces derniers mois, nous n'avons pas vraiment de droit à l'erreur. Si la piste Vlaminck n'aboutit pas, il y a de grande chance pour que le Staatsanwalt redirige l'enquête vers une autre équipe, une équipe de Berlin par exemple… C'est certainement notre dernière chance… L'assemblée se tut le temps d'un instant, comme pour approuver la gravité de l'annonce faite par leur supérieure.
- Je comprends bien ce que vous dîtes, reprit l'un des inspecteurs qui parlait avec un accent allemand plus prononcé que celui de Bakura(3) , mais ça fait trois jours qu'il répète les mêmes choses… En l'occurrence, qu'il ne dit rien du tout. Je commence à me demander si on ne fait pas fausse route…
- Quelles informations nous a-t-il donnés jusqu'à maintenant ? C'était la première intervention publique d'Arto Pizzetti depuis qu'ils étaient entrés dans le Kommissariat.
- Pas grand-chose, répondit un autre inspecteur à l'accent inexistant. Qu'il n'est pas le fils de Blanchet, que s'il a habité Offenburg par le passé, c'était pour son travail et qu'il n'avait jamais croisé Blanchet pendant tout le temps où il a vécu ici…
- Bien sûr, reprit un autre, celui qui restait toujours debout, il répète régulièrement qu'il veut retourner auprès de la police de Friburg pour son affaire d'arnaque.
- Ca, commenta Bakura d'un ton plus ou moins enthousiaste, c'est la preuve qu'il a avoir avec la mort de Blanchet. Si ce n'était pas le cas, il ne voudrait jamais retourner à Friburg après être passé aux aveux… Pour moi, il n'y a pas de doute, il est concerné par notre affaire.
- C'est ce que je pensais aussi, répondit l'inspecteur à l'accent inexistant, mais si c'était le cas, il aurait plié plus facilement.
- Pas forcément. Je vais y retourner avec M.Pizzetti, et on verra ce qu'on pourra en tirer. Venez. "
Elle invita Pizzetti à la suivre, de même que le sténographe, qui n'avait pas ouvert la bouche durant cette réunion improvisée. La porte se referma derrière eux, à clef, comme il était convenu lors des interrogatoires. Le sténographe s'installa sur son petit bureau, Pizzetti vint s'asseoir sur l'un des côtés de la table rectangulaire tandis que Bakura commençait à faire les cents pas autour de Vlaminck. " Bien ", dit-elle, " on reprend depuis le début… " et le prévenu baissa encore la tête. Ses yeux étaient rouges, soulignés de cerne et ses nerfs semblaient sur le point de craquer. Tant mieux, pensa Pizzetti, qui ne se sentait pas d'attaque pour une journée complète d'interrogatoire.
L'enquêteur français songea aussi à Paul Blanchet et se remémora le jour de ses funérailles.
Les yeux rivés sur Vlaminck et sur Erin Bakura, Arto Pizzetti paraissait concentré et déterminé comme rarement je ne l'avais vu chez quelqu'un jusque là. Tant mieux ai-je pensé, car je commençais à reconnaître les traits de celui qui me conduirait à mon but…