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Episode 8 : Comme une bulle de savon, épisode publié le 01/10/06
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Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.

« On va tout reprendre depuis le début », avait dit Erin Bakura, et c’est exactement ce qu’ils avaient fait, suivis par le regard insistant d’Arto Pizzetti et le son régulier de la plume raclant le bloc-notes du sténographe.
«  Je vous le répète, je ne sais pas de quoi vous parlez… Ramenez-moi à Friburg… 
- Plus tard, coupa l’enquêtrice allemande. Vous avez emménagé à Offenburg en novembre 1914, est-ce correct ?
- Oui…
- Et vous avez déménagé à nouveau juste après le premier janvier 1917. Pour Friburg. C’est toujours correct ?
- Oui…
- Bien. Qu’est-ce qu’il y avait à Friburg ?
- Pardon ?
- A Friburg. En janvier 1917, ou plutôt non, tiens, dès le mois de juin 1916, qu’est-ce qu’il y avait à Friburg qui vous ait poussé à vouloir y vivre ? Car jusque-là, vous n’étiez jamais allé à Friburg, n’est-ce pas ?
- J’ai bien du y aller une ou deux fois…
- Pourquoi vouloir quitter Offenburg si précipitamment en juin 1916 ?
- Je suis parti en 1917.
- Mais vous avez mis en vente votre appartement dès le mois de juin. Alors ? Dois-je répéter ma question ?
- Je n’aimais pas la ville… Je n’aimais pas mon appartement et je n’aimais pas non plus mon boulot…
- Ce qui nous amène aux combines pour escroquer l’Etat, je comprends, mais on va s’attarder un peu sur ce mois de juin 1916 si ça ne vous dérange pas.
- Je n’ai rien à dire sur ce mois…
- Moi si. En juin 1916 Paul Blanchet, vous connaissez Paul Blanchet, c’est un architecte français très connu et très respecté ici comme en France, Paul Blanchet, donc, est mort. Abattu d’une balle dans le dos. Vous le saviez ?
- Oui, répondit calmement Vlaminck, comme pour se contrôler lui-même. Vos hommes n’arrêtent pas de m’en parler depuis que je suis arrivé…
- Ah… Avant d’arriver ici, vous n’aviez donc jamais entendu parler de cet homme, c’est ça ?
- Non… Enfin, si…
- Oui ou non ?
- J’avais entendu parler de l’affaire comme tout le monde. Je le lis les journaux, vous savez…
- Et moi, je lis les vôtres. Vous savez, ceux qui parlent de cette affaire, justement. La police de Friburg en a trouvé pas mal, lorsqu’ils ont perquisitionné. Comment ça se fait ?
- J’en sais rien, dit Vlaminck en haussant les épaules, il m’arrive de garder certains trucs, parfois… Silence.
- Vous êtes fatigué, M. Vlaminck ?
- A votre avis ?
- Dans ce cas nous pouvons vous laisser une nuit de sommeil et reprendre demain. Cela vaudra mieux pour tout le monde. Vlaminck resta silencieux à la proposition douteuse d’Erin Bakura. Nous pouvons vous laisser dormir, reprit-elle, si vous commenciez par nous dire pourquoi vous avez réellement quitté Offenburg en janvier 1917 et pourquoi vous avez cherché à en partir au lendemain de la mort de Blanchet. Là encore, Vlaminck ne répondit rien. Le frottement du stylo plume du sténographe se tut durant quelques secondes, avant de reprendre lorsque Arto Pizzetti prit la suite de sa collègue.
- Vous connaissez la maison de Paul Blanchet, M. Vlaminck ? commença l’enquêteur français.
- Comme tout le monde, je l’ai vue dans les…
- Journaux, oui. Vous savez donc que c’est une assez grande demeure, n’est-ce pas ? On pourrait presque la qualifier de manoir, non ? C’est comme ça qu’on l’appelle, en tous les cas, dans le voisinage.
- Ah bon…
- Et vous savez combien de personnes se trouvaient dans ce manoir ? continua Pizzetti sans s’attarder sur les réactions de l’interrogé.
- Je ne sais pas, non. Un grand nombre, j’imagine, avec des domestiques et tout ce qui va avec.
- Deux personnes se trouvaient dans ce manoir, au maximum et en permanence. En entendant cette phrase, Vlaminck ouvrit les yeux un peu plus grands. Blanchet lui-même, reprit Pizzetti, et le gardien qui vivait dans une petite maison contiguë. Et ça, M. Vlaminck, tout le monde le savait à Offenburg car voyez-vous, Blanchet était un peu la célébrité du coin, et on appréciait sa simplicité. Pas de domestiques, il faisait ses courses lui-même. Tout le monde le savait.
- Moi pas.
- Soit. Ce que je veux dire par là, c’est que Paul Blanchet était une cible facile. Isolé, faible, et facile d’accès. L’arme du crime se trouvait même déjà sur place, que demander de mieux ! Et vous le saviez. Un témoin très important, puisqu’il était sur les lieux ce jour là, a donné votre exacte description. Vlaminck se redressa légèrement. Il a déclaré, je cite, continua Pizzetti en jetant un œil à un petit carnet sur lequel était écrit une liste d’adresses mélangées, « j’ai remarqué plusieurs fois un homme rôdant autour de la maison, ça a duré assez longtemps, et il m’a semblé le revoir la veille de la mort de M. Blanchet ». Arto Pizzetti referma son carnet. Des réactions ?
- Pas la moindre. » Les commissures des lèvres de Vlaminck se relevèrent de quelques millimètres en prononçant ces paroles. Erin Bakura fit alors signe à son collègue qu’elle voulait le voir dans le couloir. Pizzetti acquiesça et les deux enquêteurs se retrouvèrent de l’autre côté de la porte.

Le couloir était presque entièrement plongé dans l’obscurité, ce que ni le français ni l’allemande n’eurent l’air de remarquer. Chacun étant encore préoccupé par l’interrogatoire qui venait de se dérouler.
«  Il ment, dit simplement Bakura, et il ment mal.
- Il sait que le gardien n’a rien vu, confirma Pizzetti, et ça l’amuse. Ca lui donne même envie de répondre des conneries comme « pas la moindre ».
- Mais il sait aussi qu’il a été prudent et qu’il n’est pas le rôdeur que tu as décris.
- Il faut le brancher sur son père, sur sa déclaration aux flics de Friburg. Il n’y a que ça pour le ramener au meurtre en lui-même. L’allemande acquiesça. On y retourne ?
- Non. Je vais demander à l’un de mes hommes de poursuivre. On va l’observer depuis le placard. Il ne contrôle aucune de ses réactions en ce moment. On va en profiter. »

D’un pas rapide, Erin Bakura rejoint le haut du Kommissariat, et en revint en moins de temps qu’il ne fallait à Arto Pizzetti pour reprendre son souffle. Deux des trois enquêteurs présents quelques minutes plus tôt l’accompagnaient. Ils regagnèrent la salle d’interrogatoire, pendant que l’improbable duo franco-allemand s’installait dans le placard. « Observe bien son visage, son attitude », dit Bakura, « ce sont des aveux à eux tous seuls. » C’est donc concentrés que les deux enquêteurs assistèrent à la poursuite de l’interrogatoire de Vlaminck.
« Revenons-en à votre père s’il vous plait, dit l’un des officiers dépêchés par Erin Bakura qui, visiblement, avait pour consigne de réorienter les débats sur ce point particulier du dossier.
- Je vous ai déjà dit que je ne l’ai pas connu, je vous l’ai déjà dit quinze fois ! Le ton de Vlaminck redevenait irrité, impatient. La victoire qu’il croyait avoir obtenu quelques minutes plus tôt face à Arto Pizzetti était déjà oubliée.
- Oui, je m’en rappelle. Vous ne l’avez pas connu. Pendant votre enfance, vous n’aviez pas de père… Jusqu’au jour où vous apprenez que finalement, vous en avez un, qu’il est en vie, et qu’il s’appelle…
- Paul Planchet, coupa l’autre officier, celui qui parlait français avec un accent allemand légèrement prononcé.
- Quand est-ce que vous avez appris ça, exactement, repris le premier, vers quinze, seize ans ?
- Je ne sais pas de quoi vous parlez…
- Mettons dix-huit, vingt ans. On peut imaginer ce que vous éprouvez à ce moment là.
- De la colere… Peut être même que vous foulez vous fencher…C’est normal dans ce genre de situtione…
- Je ne sais pas de quoi vous parlez.
- Mais peut être que votre vengeance était plus modérée qu’on le croit, peut être que vous vouliez simplement… Lui faire peur ? Le faire chanter ? Et puis, on connaît ce genre d’histoire, ça arrive tous les mois, ça aura un peu…
- Térapé.
- C’est normal… C’est les rapports père/fils, ce n’est jamais bien simple… Surtout dans votre cas… C’est le syndrome de… Comment c’est déjà ? Peu importe. Sous le regard caché de Pizzetti et de Bakura, Maurice Vlaminck s’enfonçait de plus en plus sur sa chaise, de sorte que ses avant bras étaient désormais crispés contre les accoudoirs. Depuis l’autre versant du miroir sans tain on ne manquait rien du spectacle que composait le comportement du prévenu.
- C’est une theorie qui se tient. Ca expliquerait fotre arrivée subite à Offenburg…
- D’autant plus que, informations prises auprès de votre employeur, pendant les deux ans que vous avez passé à travailler, vous avez souvent été absent…
- Congés, arrets maladie, retards… Fotre patron n’etait pas tres content de vous…
Vlaminck se passa la main sur le front, avant de prolonger son geste jusqu’à ses cheveux, pour finalement revenir glisser sur toute la longueur de son visage.
Quelques perles de sueur se formaient sur ses tempes et il ne se donnait plus la peine de les essuyer.
- Mon patron était un gros con, de toute façon ! L’officier qui n’avait pas d’accent se redressa de surprise.
- Etait ? M. Vlamink, auriez-vous pris l’habitude de vous débarrasser de tous ceux de votre entourage qui ne vous satisfont pas ?
Il avala un restant de salive avant de décoller son dos de son dossier et de se rapprocher de ses deux interlocuteurs.
- Vous avez très bien compris ce que je voulais dire !
- Que fotre patron soit un con, oui, on a compris ça… Il etait con de ne pas fouloir vous laisser roter autour du manoir de Planchet…
- Je n’ai jamais rodé autour du manoir !
- Pourtant on vous a vu.
- C’est des conneries !
Il s’emporte, pensèrent en même temps Erin Bakura et Arto Pizzetti. On y est.
- Donc, si je comprends bien, lorsqu’on vous accuse d’avoir tuer Blanchet, vous répondez que « vous ne savez pas de quoi on parle », mais vous êtes plus catégorique, désormais… Je suis content qu’on ait pu avancer un peu.
Il se rassit tout contre son dossier, le dos bien droit, la nuque relevée, comme pour mimer l’attitude d’un homme calme et serein. Tout ce qu’il n’était pas.
- Je commence à en avoir marre, de toute ces… insinuations. C’est pour ça que je m’emporte. C’est tout.
- Je fois…
- Bon, on va en finir maintenant, Vlaminck. Tu es venu à Offenburg pour te venger de ton père et tu l’as fait. On t’as vu roder autour de chez Blanchet et tu n’as aucun alibi pour le soir de sa mort ! Crache, maintenant.
Il se redressa vivement à l’entente de son nom et du premier tutoiement.
- Je voulais pas le tuer, je l’ai pas tué, j’ai jamais voulu ça ! Il se rassit, presque soulagé. Il venait de céder aux trois jours d’interrogatoire. Naturellement, il s’était écroulé. Il avait résisté plus que n’importe qui à sa place. Sa résolution, sa résistance, sa survie, son orgueil… Tout ça venait d’éclater en une fraction de seconde. Comme une bulle de savon.
Pizzetti releva la tête quand, Bakura, elle, se releva complètement.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé, alors ?
- D’accord, Blanchet était mon père. Mais j’ai jamais voulu le tuer. Ca lui aurait accordé trop d’importance… Je voulais juste… Je voulais juste le faire chier… L’emmerder jusqu’à ce qu’il en puisse plus… Et peut être récupérer du fric au passage…
Erin Bakura était désormais prête à sortir du placard et à rejoindre la salle d’interrogatoire. Elle trépignait. Enfin.
- Chantage, dit Bakura, et Pizzetti approuva.

Il demeura pensif et silencieux durant de longues secondes, au-delà de la fatigue, au-delà du sommeil et au-delà de l’hésitation. Il essayait simplement de comprendre où il en était et ce qu’il allait dire. Puis il se lança.

- Du chantage ? Vlaminck fit signe que oui.
- Mais pas de meurtre ? Il fit signe que non.
- Je ne suis jamais rentré à l’intérieur… Je n’ai pas eu le temps… Le vieux est mort avant. J’ai voulu quitter la ville après ça, mais j’ai mis six mois à trouver quelqu’un pour l’appartement.
- Ca explique le roteur…
- Non. Je n’ai pas rodé autour du manoir. Je n’y suis pas allé  moi-même…
- Ce qui veut dire ? Vlaminck garda le silence, avant de reprendre sans répondre à la question.
- Je ne l’ai pas tué. Maintenant ramenez-moi à Friburg.

Un nouveau rassemblement, semblable au précédent, eu lieu dans le couloir, entre la porte du placard et celle de la salle d’interrogatoire. C’est Erin Bakura qui l’avait demandé. Selon elle, un tournant venait d’être atteint dans cet entretien et il fallait faire une pause. « Pour lui », avait dit Bakura, « il faut qu’il dorme. Une fois en confiance, il nous en dira plus. » Et chacun s’était finalement rangé à son opinion, non pas sans avoir émis quelques objections. L’officier à l’accent, par exemple, était pour la poursuite des questions. « Il est en train de craquer », disait-il, « et c’est maintenant qu’il faut s’y mettre ». Arto Pizzetti, quant à lui, se rangeait plutôt à l’avis de sa collègue. Pas question qu’il passe une quatrième nuit sans sommeil. Pas question, également, d’être associé à de tels écarts de conduite et de procédure qui l’étonnait un peu venant d’Erin Bakura.
Il fut décidé que le prévenu aurait droit à sa nuit de sommeil.
Bakura signa également le procès verbal qui, normalement, marque la date de départ de la détention provisoire. « Demain », avait-elle dit à son collègue français, « ce sera bon. Des aveux, Pizzetti, on aura des aveux ».

Arto Pizzetti s’installa lentement dans une petite chambre d’hôtel sombre et austère. Il posa la petite mallette qui contenait toutes ses affaires – qu’il avait entre temps retrouvée à l’intérieur de la Buick – par terre, sur la droite de son lit. La lampe de chevet était allumée, les volets fermés. Pizzetti se débarrassa de sa veste, de sa cravate, et ouvrit sa chemise jusqu’au milieu. Il faisait lourd et humide à Offenburg. L’orage couvait.
Assis en tailleur sur le lit, l’enquêteur français mordait dans un sandwich mou et élastique, s’arrêtant parfois pour avaler une gorgée de thé, monté depuis le bar du rez-de-chaussée. Quelques miettes tombaient sur la couverture ainsi que sur son oreiller mais il ne semblait pas y prêter attention. Le voyage en train, la chaleur et l’interrogatoire continuait de lui enlever le peu d’énergie qu’il était susceptible d’avoir.
Il fit marcher le phonographe une vingtaine de minutes. Il écouta un air calme et répétitif que je ne reconnus pas. Il n’était pas encore vingt-deux heures lorsqu’il éteignit sa lampe de chevet et qu’il s’allongea en fermant les yeux, la couverture enroulée à ses pieds.

Erin Bakura attendit l’arrivée de son collègue d’outre-Rhin pour reprendre l’interrogatoire de Maurice Vlaminck, le lendemain matin. Cette fois-ci, quatre enquêteurs en plus du sténographe se trouvaient réunis dans la petite salle d’interrogatoire. Le prévenu venait officiellement de passer sa première nuit en prison et on voulait désormais en finir. Vlaminck était fait, piégé. Il avait déjà cédé. Il ne suffisait plus désormais que de continuer à le pousser légèrement… Avant de reprendre sa place dans la salle d’interrogatoire, Pizzetti demeura quelques secondes immobile à observer cet homme, depuis le placard, cet homme seul et acculé.


«  Vous nous avez dit hier, commença Erin Bakura lorsque son collègue français eut refermé la porte de la salle d’interrogatoires, que vous n’aviez pas tué Paul Blanchet mais que vous étiez disposé à le faire chanter… Comment ?
- Je n’avais pas vraiment de plan, répondit Vlaminck après quelques secondes de réflexion. Je voulais juste me familiariser avec ses habitudes, son quotidien… Je voulais me préparer pour mieux le prendre par surprise.
- Vous étiez à Offenburg depuis six mois, ça fait beaucoup de préparation…
- Je ne voulais pas tout rater…
- Soit. Et pendant ces six mois, vous n’avez pas été en présence de Paul Blanchet ?
- Non. Jamais.
- Lui, il vous cônnessait ?
- Oui. On s’était déjà rencontrés il y a plusieurs années…
- Donc vous avez pris vos précautions…
- Oui.
- En ne rôdant pas autour du manoir, par exemple.
- Oui.
- Comment vous vous y êtes pris, alors, pour « préparer » votre coup ? Sans rôder, ça doit être délicat… Vlaminck hésita avant de répondre.
- Je n’étais pas seul.
- Vous aviez un complice ? Erin Bakura reprenait la direction de l’entretien. Parlez nous en, dans ce cas…
- Ce n’était pas vraiment un complice, c’était plutôt… Comment dire… Une sorte d’employé…
- Expliquez.
- Je ne pouvais pas le surveiller moi-même, comme je l’ai dit tout à l’heure, alors… Il fallait que quelqu’un le fasse pour moi.
- Une seule personne ?
- Oui.
- Et vous la payiez ?
- Oui… Enfin, non… Pas vraiment. Je l’ai laissé vivre chez moi pendant tout ce temps…
- Son nom ?
- C’est que… Je ne voudrais pas la compromettre…
- C’est une femme ?
- Oui…
- Dites-nous son nom…
- Je ne connais pas son vrai nom, de toute façon…
- Dites-nous celui qu’elle vous a donné, dans ce cas.
- Candace. Tout le monde l’appelait Candace.
- Candace ? Juste Candace ? Sans nom de famille ? Le front d’Arto Pizzetti se plissa.
- Oui… Sans nom de famille.
- Vous l’avez rencontrée où ? Comment ?
- Dans un bar… Elle voulait partir ailleurs… Je lui ai dis que je pouvais l’héberger, en échange de petit service…
- Vous pensiez déjà à la surveillance de Blanchet ?
- Oui…
- Ce bar… C’etait un bar de strip dise, c’est sa ? « Cantèsse », c’est un nom de strip diseuse, sa… Vlaminck rougit légèrement et ne répondit pas.
- C’était dans quel bar ? Das Augenzwinkern ? Der Freigeist ? Vlaminck acquiesça en silence. Der Freigeist ? C’est aussi un bordel, ça, vous êtes au courant. Il acquiesça à nouveau, de la même façon.
- Et vous l’hébergiez gratuitement ?
- En échange de…
- De la surveillance de Blanchet, d’accord…
- Et aussi peut être de quelques… visites nocturnes ?
- Non ! Vlaminck venait de redresser brutalement. Son visage était rouge et ses avant-bras crispés sur les accoudoirs de sa chaise. Je n’ai jamais fait ça !
- Admettons. C’était donc elle, cette ombre qui rôdait autour de chez Blanchet ?
- Oui, je pense.
- Et qu’est-ce qu’elle devait observer, exactement ? il devait bien y avoir certaines choses qui vous intéressaient plus que d’autres, n’est-ce pas ?
- Je voulais connaître ses habitudes. Savoir s’il était seul souvent, connaître ses relations avec les autres, avec les voisins ou le gardien… Je voulais aussi connaître la disposition des pièces.
- Et elle a mis six mois pour comprendre ça ?
- Non, on a commencé la surveillance que deux mois après mon arrivée, et puis…
- Oui ?
- Candace n’était pas toujours disponible pour ce que je lui demandais… C’est pour ça que ça a mis tout ce temps.
- Je vois. Mais votre plan, votre plan de départ, c’était de connaître ses petites habitudes, d’accord, mais ensuite ? Rentrer par effraction ?
- Oui.
- Lui faire peur ?
- Oui.
- Et c’est tout ?
- Je ne risque rien pour ce que j’ai voulu faire, hein ? Je ne risque rien, si je n’ai rien fait ?
- Si vous n’avez rien fait, non.
- Je voulais le séquestrer quelques jours, reprit-il après un temps d’hésitation. Je voulais lui foutre la trouille. Je voulais lui prendre son fric, celui que j’aurai dû avoir quand j’étais gosse. Et puis…
- Et puis ?
- Je voulais qu’il me dise ce qu’il savait… A propos de ma mère… Je voulais savoir. Mais je n’ai rien fait de tout ça.
- Qu’est-ce que vous avez fait alors ?
- Rien. Je n’ai rien fait du tout. La trouille, madame, la trouille… Il y eut un silence.
- Peur de se faire prendre ? Vlaminck fit signe que non. De quoi alors ?
- De me retrouver face à face avec lui. Avec mon père. Un nouveau silence traversa la salle d’interrogatoire, puis il reprit. Alors je n’ai pas arrêté de repousser de jour en jour. Quand j’ai appris ce qu’il s’était passé, je venais encore de repousser d’une semaine… La main d’Erin Bakura passa sur toute la longueur de son visage.
- Vous ne nous racontez pas la vérité, M. Vlaminck… Putain de merde, vous nous dîtes encore n’importe quoi !
- Non ! Je vous assure ! Et il y avait un autre type ! Arto Pizzetti se redressa.
- Un autre type ?
- Oui. Un autre type. Il y avait un autre type.
- Où ?
- Chez lui ! Chez Blanchet ! Candace l’a vu. Elle l’a vu, deux ou trois jours avant sa mort.
- Une description ?
- Oui, elle me l’avait décrit, mais depuis le temps… Je ne sais plus… Mais je me souviens que c’était un inventeur.
- Un inventeur ? Vlaminck acquiesça. Vous en êtes sûr ?
- Candace a écouté leur conversation. Un inventeur, c’est ce qu’elle m’a dit.
- Et qu’est-ce qu’il aurait fait, cet inventeur ?
- Je ne sais pas. Candace les a vu discuter un soir, et comme c’était la première fois qu’il recevait quelqu’un, elle a écouté… »

Il y eut un dernier silence qui dura presque de longues minutes. L’interrogatoire touchait à sa fin. Les questions ne coulaient plus les unes suivant les autres. Erin Bakura fit signe aux autres qu’il était temps de se retirer, et c’est ce qu’ils firent. Une nouvelle réunion dans le couloir s’imposait. Avant de fermer la porte derrière lui, Arto Pizzetti lui posa tout de même une dernière question. « Cette femme, dit-il, cette Candace… Où est-ce qu’on peut la trouver ?
- Je ne sais pas… Après la mort de Blanchet, elle est partie, puisque je n’avais plus besoin d’elle. Je ne sais pas où elle est allée. »

Erin Bakura réunit toute sa petite équipe à l’intérieur même de son bureau, situé à l’étage. Cette fois-ci, la petite réunion d’après interrogatoire n’aurait donc pas lieu au beau milieu du couloir. Peut être parce qu’il était trop étroit, peut être aussi qu’Erin Bakura souhaitait se calmer avant de prendre la parole. La petite marche qui lui permit de traverser le Kommissariat fit effectivement son effet.
« Je pensais vraiment qu’il avait craqué hier, dit-elle la voit un peu étouffée, mais ce con a vraiment décidé de m’emmerder.
- Tu ne le crois pas ? De tout le petit groupe, Arto Pizzetti semblait le seul disposé à adhérer à l’histoire de Vlaminck. Il me sembla même que sa naïveté amusait les autres inspecteurs.
- Bien sûr que non. Qu’il ait fait surveiller Blanchet, peut être, sans doute, même, mais le reste… Avec le deus ex machina à la fin… Elle soupira.
- C’est frai que le cou de theatre est un peu dur à afaler… Un troisieme ome dans la meson…
- Ca fait trois ans qu’on le cherche, reprit celui qui n’avait pas d’accent, ce fameux troisième homme… On l’aurait trouvé s’il avait existé.
- Il cherche à gagner du temps, dit Erin Bakura. Il sait qu’on ne pourra pas le garder indéfiniment… Il sait qu’il va finir par repartir à Friburg… Il va nous balancer n’importe quoi en attendant, histoire qu’on lui foute la paix…
- Je ne suis pas d’accord. Son histoire tient plus ou moins la route. C’est suffisant pour commencer à creuser de ce côté, non ?
- Ne vous laissez pas avoir comme ça, Pizzetti, répondit l’allemande, ça fait peine à voir.
- Vous croyez ? Moi je crois qu’hier, il était à bout et qu’aujourd’hui, il n’avait plus le choix. Je crois qu’il n’a plus rien à perdre désormais, à part peut être l’identité de la femme mystérieuse.
- Il l’aime, interrompit celui qui n’avait pas d’accent, ce à quoi tout le monde répondit par un hochement de tête.
- En tous les cas, je pense qu’il y a matière à débusquer une piste.
- Et moi, reprit Erin Bakura, je pense qu’il nous jette un homme invisible sous nos roues. Comme ça, le temps de le chercher, on ne l’emmerdera pas, lui.
- L’ome qui n’existe pas est le suspecte ideal…
- Et, au cas où ça ne fonctionne pas, il reste toujours la femme, qui peut servir de bouc émissaire… Ca nous fait donc deux personnes comme nouveaux suspects, deux personnes qui l’innocentent du même coup et ça, Pizzetti, impossible d’y croire.
- Sans oublier le refrain « je n’y suis pas allé parce que j’ai peur de papa », franchement grotesque, pour le coup, ajouta celui qui n’avait pas d’accent dans la continuation de ce que disait sa supérieure.
- Mais l’inventeur, reprit Pizzetti, c’est tout à fait possible. On peut faire des vérifications là-dessus.
- Faites comme vous voulez, Pizzetti. De toute façon, je n’ai pas d’ordre à vous donner, vous êtes libre. Mais on va continuer cet interrogatoire, moi et mes hommes, et on finira bien par en tirer quelque chose de plus fiable. »

Sur ce, la commissaire allemande congédia les deux inspecteurs, ce qui voulait aussi dire qu’elle les renvoyait poursuivre l’interrogatoire de Vlaminck. Elle-même était prête à y retourner, mais elle voulait rester seule quelques instants avec l’envoyé du ministère des affaires étrangères français. « J’imagine, lui dit-elle, que vous n’êtes pas concerné par cette rumeur d’enquête prise en charge à Berlin ?
- Je n’en sais rien.
- Ce que je veux dire par là, c’est que si nous échouons avec Vlaminck, vous poursuivrez l’affaire, n’est-ce pas ?
- Je n’en sais rien. Mes supérieurs ne m’ont rien dit à ce sujet.
- Je crois que ce sera le cas. Que vous continuerez l’affaire. Dans ce cas, ce n’est peut être plus mal si vous continuez sur votre propre piste.
- Celle de l’inventeur ?
- Celle de l’inventeur. Si j’avais eu plus de temps, plus de moyen, je me serai penché sur ces révélations, ne serait-ce que pour montrer à Vlaminck que j’ai la preuve qu’il ment, mais… Bref. Suivez cette piste là, Pizzetti, pendant que je continue avec Vlaminck et que je me renseigne sur cette femme dont il parle… Et n’oubliez pas de me tenir au courant.
- Je le ferai.
- Bien. Dans ce cas vous feriez mieux de vous préparer rapidement pour rentrer en France… Et, sur ces paroles, elle commença à fouiller dans ses dossiers, et en sortit un groupement de feuilles attachées les unes aux autres, qu’elle tendit à son collègue.
- Qu’est-ce que vous savez, au juste ?
- Il y a un inventeur dans le listing des personnes présentes à l’enterrement. Je le connais presque par cœur maintenant… Son doigt erra sur la surface d’une des feuilles du dossier avant de tapoter plusieurs fois sur une ligne bien précise. Là, ajouta-t-elle, le voilà votre inventeur. Arto Pizzetti resta pensif le temps de quelques secondes.
- C’est une femme, finit-il par répondre.
- C’est une femme. »

Et il lut à haute voix le nom qu’il trouva sur la liste.