Notes : Afin de profiter au mieux de la lecture de cet épisode, merci de laisser vos enceintes allumées et de cliquer, si le coeur vous en dit, sur les liens présents au sein même du texte.
Le train pour Paris partit un peu après neuf heures. La veille, Erin Bakura avait donné son feu vert à Arto Pizzetti pour qu’il retourne en France, interroger Maryse Bastie, l’inventrice que l’on pensait présente chez Paul Blanchet trois jours avant sa mort. L’enquêteur français partait donc avec la bénédiction de sa collègue et, plus surprenant, avec un équipier, Bakura lui ayant offert la compagnie du sténographe du Kommissariat d’Offenburg. « Ce n’est pas grave, avait dit la commissaire lorsque ses propres hommes s’étaient opposés à cette décision, car il travaille officiellement pour la municipalité, et pas pour le Kommissariat, et que je ne peux pas me permettre de me passer de l’un de vous. C’est donc le sténographe qui partira. » Et, à Arto Pizzetti, elle avait également ajouté : « je ne sais pas si c’est vraiment une bonne idée, mais je préfère que vous soyez accompagné. C’est un bon élément, il possède une excellente connaissance du dossier et il vous sera très utile pour les entretiens » et elle avait ajouté une petite tape sur l’épaule qui se voulait sans doute amicale. Pizzetti, de son côté, presque malgré lui, était convaincu que ce prétendu geste était aussi une manière de le surveiller, sinon le contrôler. Mais cela faisait partie du jeu, et Pizzetti ne s’en formalisait pas.
Assis sur le siège voisin, le sténographe restait silencieux et, le regard sombre et fixe, il s’obstinait à relire les carnets qu’il avait lui-même remplis les jours précédents. Pizzetti, de son côté, regardait vaguement le paysage défiler, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, à mesure que le train lui-même prenait de la vitesse.
Au bout d’une heure, juste après avoir traversé la gare de Pforzheim, le français n’en put plus et demanda au sténographe : « alors comme ça vous êtes sténographe ?
Oui, répondit le sténographe après quelques secondes de réflexion.
Et… Vous avez toujours été sténographe ?
- Oui. Puis il ajouta, un semblant d'éternité après : je ne sais rien faire d’autre.
- C’est un travail intéressant…
- C’est vrai. Ca l’est.
- Et ça fait longtemps que vous travaillez au Kommissariat ?
- Non. Quelques mois seulement. Pas plus.
- C’est bien ce qu’il me semblait. Je ne vous avais jamais vu avant, c’est pour ça… Le sténographe acquiesça. Et dans le dossier Blanchet, reprit Pizzetti… Vous avez suivi tout ce qu’il s’est passé ?
- Je sais ce qu’il s’est passé, oui… Mais je n’ai jamais vraiment participé, avant les entretiens de cet homme…
- Maurice Vlaminck.
- C’est ça. Maurice Vlaminck. Il y eut un nouveau silence.
- Comment vous le trouvez ?
- Quoi donc ?
- Vlaminck. Qu’est-ce que vous en pensez ? Il ment ou pas ? Un homme comme vous qui passe son temps à écouter les autres doit être habitué à savoir détecter la vérité, je me trompe ?
- Oui. Vous vous trompez. Mon métier n’a rien à voir avec ça. C’est même le vôtre, de métier, de savoir qui ment et qui ne ment pas…
- Alors dans ce cas expliquez-moi, répondit Pizzetti, légèrement refroidi. En quoi ça consiste, la sténographie ?
- A écouter l’autre et à comprendre. A sélectionner du mieux possible les informations. Et retranscrire. La retranscription, c’est une étape très importante. En disant ces derniers mots, le sténographe avait levé la tête de ses carnets pour la première fois depuis le début de la conversation, puis il avait regardé le français dans les yeux de ce regard très intense qu’ont parfois les marginaux. Lui-même, pensait Pizzetti, était un sacré marginal.
- Je comprends, répondit finalement Arto Pizzetti histoire de dire quelque chose. Mais au fait, dit-il aussi, je ne connais même pas votre nom. » Sur quoi, le sténographe n’eut pour seule réponse qu’un petit rire à demi dissimulé. Il se remit alors à ses carnets et Pizzetti n’insista pas, légèrement vexé par la réaction de son interlocuteur.
Vers midi, le train s’arrêta en gare de Strasbourg et l’on commença à servir les passagers de plateaux repas. Pendant ce temps, la locomotive subissait divers contrôles et ravitaillements. Les deux hommes, le français et l’allemand, mangeaient chacun en silence, l’un décortiquant une cuisse de poulet, l’autre triant ses carottes au milieu de ses petits pois. « Vous n’aimez pas les petits pois ? demanda Pizzetti à son vis-à-vis lorsqu’il remarqua la manœuvre.
- Non.
- Vous savez où nous allons ? continua le français comme si l’histoire des carottes ne l’intéressait que comme déclencheur de conversation.
- A Paris ?
- Non, pas exactement. A Romainville. Le sténographe le regarda sans comprendre. Romainville, précisa Pizzetti, c’est à quelques kilomètres, à l’est de Paris.
- Je croyais qu’on allait à Paris… J'ai mal compris, alors ?
- Pas vraiment, répondit l’enquêteur français en souriant, car c’était manifestement la première fois que son acolyte semblait s’intéresser à un des aspects de la conversation. Nous allons sur le chantier du Viaduc, et beaucoup de gens croient qu’il se trouve à Paris même, mais ils se trompent. Le Viaduc est situé en proche banlieue.
- Le Viaduc ?
- Le Viaduc sur la Manche. Devant le silence du sténographe, Pizzetti poursuivit. Vous avez déjà entendu parler du Viaduc sur la Manche, n’est-ce pas ?
- Oui, oui… J’en ai entendu parler. Le silence reprit son emprise sur l’improbable duo, chacun s’étant remis à manger ce qui lui restait dans son assiette. Lorsque le repas fut terminé, que les plateaux furent débarrassés et que le train s’apprêta à redémarrer, Pizzetti reprit la conversation là où elle s’était arrêtée, quand bien même il n’y avait jamais eu de réelle conversation entre les deux hommes.
- Vous savez, dit-il, il se peut que l’entretien de tout à l’heure ne serve à rien. C’est une simple formalité, en fait.
- Ah oui ?
- Oui… Disons que je ne voudrais pas vous avoir emmené pour rien, mais, bon, dans ce genre de cas, on n'est jamais sûr de rien.
- Je ne suis là que pour retranscrire cet entretien, répondit sèchement le sténographe. Alors qu’il soit utile ou non, ce n’est pas mon problème. C’est le votre. » Les roues du train se remirent à tourner et les deux hommes se turent. Pizzetti retrouva son paysage à observer et le sténographe ses notes à recopier.
Le train arriva en gare de l’est aux environs de seize heures et il fallut une demi-heure de plus au taxi emprunté par les deux hommes pour arriver jusqu’à Romainville. L’enquêteur français n’osa plus d’autre tentative de contact, il n’essaya plus de briser la glace,
un incident survenu à bord du train l’ayant particulièrement refroidi.
Lorsqu’ils arrivèrent devant les portes du chantier du Viaduc, ils ne s’étaient plus parlé depuis près de quatre heures et l’un comme l’autre s’en était accommodé.
La construction du Viaduc sur la Manche était, depuis quelques mois, cachée derrière de grandes palissades de fortune, que l’on avait installées à la hâte et qui empêchaient quiconque de s’approcher du plus grand chantier d’Europe. Un seul accès avait été mis en place, constamment gardé par des militaires. C’est devant cet accès qu’arrivèrent l’enquêteur et le sténographe, tous deux débarrassés de leurs bagages respectifs, restés dans le coffre du taxi. Le taxi, quant à lui, se trouvait au coin de la rue. Il les attendait.
Postés devant l’accès au chantier, les militaires étaient au nombre de cinq, c'est-à-dire trois à l’entrée même et deux situés plusieurs mètres en retrait, dans une sorte de petite cabine de contrôle, elle aussi montée à la hâte. L’un des militaires s’interposa lorsque ce qui s’apparentait à deux visiteurs curieux s’approchèrent de l’entrée du chantier. « Halte, dit-il, le chantier est fermé au public jusqu’à nouvel l’ordre. Son accès est interdit.
- Bonjour, répondit Pizzetti comme s’il ne prêtait pas attention au militaire et à ce qu’il pouvait lui dire. Je m’appelle Arto Pizzetti, et voici mon collègue (il désigna le sténographe par un vague mouvement du bras). Je suis mandaté par le ministère des Affaires Etrangères pour une enquête. Tenez, ajouta-t-il devant la moue dubitative du militaire, sur quoi il lui présenta une feuille de papier pliée en quatre. Une accréditation du ministère.
- Je vois… Le militaire prit le temps de lire le document en entier avant de le rendre à son propriétaire et de lui répondre : je suis désolé, mais l’accès au chantier nécessite une autorisation spéciale du ministère de la Défense. J’ai pour ordre de n’accepter aucune exception.
- Mon enquête n’a rien à voir avec le Viaduc, vous savez…
- Je suis désolé, monsieur, ce sont mes ordres.
- D’accord… Je comprends. Il fit mine de réfléchir quelques secondes, fixa le sténographe sans que celui-ci lui suggère l’idée miracle qu’il attendait de lui, puis il se tourna à nouveau vers le militaire. Et comment l’obtient-on, au juste, cette autorisation spéciale ?
- C’est au ministère de la Défense qu’il faut se renseigner. C’est le cabinet du ministre qui les délivre, sur demandes exceptionnelles.
- Très bien. Je vous remercie, dans ce cas. Je reviendrai avec cette autorisation. Bonne fin de journée. » Sur quoi il salua les trois militaires, puis il rebroussa chemin, suivit de près par le sténographe.
Le sténographe demeura muet durant plusieurs mètres et, voyant qu’ils continuaient à marcher le long des barricades, dépassant le taxi qui les attendait pourtant, il se risqua à lui demander ce qu’il se passait désormais. « On ne va pas chercher cette autorisation ?
- Non, répondit Pizzetti avec un sourire. Les autorisations sur « demandes exceptionnelles », il faut être ministre pour les avoir… Notre enquête concernerait directement le Viaduc, encore, je ne dis pas, mais là… je n’ai aucun espoir d’avoir une autorisation de ce type pour notre affaire. On nous dirait « je suis désolé, mais votre affaire ne nécessite pas de pénétrer dans l’enceinte du chantier, vous pouvez tout à fait interroger Mme Bastie en dehors de ces attributions », ou quelque chose comme ça.
- Mais elle ne sort pas du chantier, objecta le sténographe un peu naïvement, comme s’il s’était lui-même mis en situation.
- Ca je le sais.. Les deux hommes s’arrêtèrent. Le sténographe attendait que Pizzetti lui dise ce qu’ils allaient faire à présent, mais ces explications ne venaient pas.
- Qu’est-ce qu’on fait, alors ?
- On y va quand même, répondit le français, en souriant à nouveau. Dîtes-moi s’il quelqu’un vient, s’il vous plait », ajouta-t-il encore en forçant l’une des barricades à sa jointure. Trois coups d’épaules suffirent. La barricade se plia et s’entrouvrit. C’en était assez à deux hommes de taille moyenne pour se faufiler à l’intérieur.
Les barricades avaient été disposées aléatoirement dans un large rayon autour du site même des travaux. En résumé, cela voulait dire que les deux hommes devraient marcher quelques minutes pour parvenir jusqu'au coeur du périmètre, le Viaduc lui-même.
De toute évidence, l'entretien des alentours n'était pas un soucis prioritaire pour les autorités ou les employés affectés au chantier. La végétation située de l'autre côté de la balustrade était démesurée. L'herbe remontait jusqu'aux genoux du sténographe, qui était pourtant assez grand, les buissons de ronces et d'orties s'étaient développés dans le creux des fossés et les branches d'arbres donnaient la drôle d'impression de ne pas être exactement ce qu'elles auraient dû être. Trop longues ou bien trop fournies, peut être. Toujours est-il que pour se frayer un chemin au milieu de cette jungle secrète, Pizzetti et le sténographe durent batailler durant de longues minutes, jusqu'à finalement déboucher, plus ou moins par hasard, sur le chemin principal. Un chemin de terre qui descendait peu à peu jusqu'à l'épicentre du chantier.
« Pour plus de sûreté , dit Pizzetti, on va juste longer la route...
- Plus de sûreté ?
- Etant donné qu'on vient de se faire refouler à l'entrée, j'imagine que les gardes ne seraient pas ravis de nous voir nous balader à l'intérieur du périmètre, oui... »
Le sténographe ne répondit rien, pas plus qu'il ne donna l'impression d'avoir entendu ce qu'on venait de lui dire. Comme convenu, les deux hommes continuèrent de marcher le long du chemin, c'est à dire marchant dans les hautes herbes, dans le petit fossé qui pourrait leur permettre, au cas où, de se fondre dans la jungle secrète et de disparaître tout le temps qu'il faudrait. Arto Pizzetti, en bon bureaucrate, était un homme prévoyant. Le sténographe, en bon sténographe, se contentait de faire ce qu'on lui disait. Finalement, leur binôme n'était pas si mal trouvé.
Lorsque la pente s'accentua légèrement et qu'il fallut se mettre à enjamber quelques cassures dans le petit fossé, Arto Pizzetti réfléchit brièvement avant de prendre la décision et le risque de se décaler sur la gauche et gagner le bord du chemin. Le sténographe le suivit sans rien dire et ils continuèrent tous deux leur lente descente en direction du chantier, là-bas, tout en bas, déjà visible. Mais là-bas, tout en bas, déjà visible, entre l'image naissante du Viaduc et eux-mêmes, la silhouette sombre d'un homme, un homme en uniforme, remontant la côte les mains sur les hanches.
« Merde !
- Qu'est-ce qu'on fait ? Le sténographe ne paraissait pas plus paniqué qu'il ne l'était en temps normal.
- Bon, du calme. On fait comme si de rien n'était. Si on fonce dans la forêt, ça va faire suspect....
- Mais s’ il nous voit ?
- Eh bien... Eh bien on improvisera. »
Ce qui fait que les deux hommes poursuivirent leur marche, ralentissant peut être leur pas afin, sans doute, de retarder le plus possible le moment fatidique où ils devraient croiser le regard de cet officier. Moment qui ne pouvait pas de pas avoir lieu, sauf si....Sauf si l'officier en question choisissait de tourner lors d'un embranchement à peine visible, sur la gauche, ce qu'il fit, au plus grand soulagement de Pizzetti. Le sténographe, lui, resta de marbre, comme s'il n'avait pas réellement eu conscience du danger – somme toute relatif – qu'ils venaient d'endurer.
« Pfff, on l'a échappé belle ! », dit Pizzetti en tapant sur l'épaule de celui qui était devenu au fil des dernières minutes son complice. Sur quoi le sténographe acquiesça en silence. Les deux hommes, depuis l'incident de l'officier, s'étaient mis à se décaler de plus en plus vers la droite, c'est à dire qu'ils marchaient presque complètement en biais, les pieds dans le fossé.
- Pizzetti s'arrêta alors et montra une vague forme, droit devant, tout au fond, en bas de la pente, le tout accompagné d'un geste du bras.
« Tu vois ce truc, là-bas ?
- Quel truc ?
- Cet espèce de gros portail ?
- Hmmm.
- Et bien c'est ça, le Viaduc. Enfin, le chantier du Viaduc. Alors fais gaffe, on risque de se faire repérer plus facilement ici. On doit vite trouver Bastie et s'isoler quelque part, ok ? »
Mais le sténographe ne répondit pas. Ses yeux étaient grands ouverts et sa bouche également. Son regard, fixé légèrement sur la gauche de ce portail qu'on venait de lui montrer, ne dérivait pas. Immobile et halluciné.
Inquiet et perplexe, Arto Pizzetti fronça les sourcils et regarda à son tour dans la même direction que son collègue. Si, au début, il ne distingua rien, son expression ne tarda pas à égaler celle du sténographe. « Mais qu'est-ce que... »
Dans l'axe de leurs deux regards, dans l'ouverture aléatoire du vent dans les branches d'arbres, l'envol d'un pont, l'envol du Viaduc, des rails fixés sur le dessus, énorme, et, sur le tablier du dit Viaduc, sur les rails, des corps en mouvement. Des corps tous identiques les uns aux autres. Des ombres brunes aux gestes saccadés qui se succédaient en dansant. Un bras longiligne perpendiculaire au corps du Viaduc venait ramasser quelques objets impossibles à distinguer du fait de la distance, pour venir le poser quelques mètres plus loin. Des jambes s'animaient et portaient des troncs parfaitement droits le long du pont, des troncs en forme de trapèze ou de triangle approximatif. Des figures humaines tels des équilibristes, le long d'une voie ferrée suspendue dans les airs, sans protection, sans barrière, le tout dans la brise permanente et tenace des côtes maritimes. Et ce rythme parfait qu'imprimaient leurs corps à tous, ces mouvements synchronisés et identiques, ces petits hochements de tête qui rappelaient les expressions humaines. Car c'était bien là le propos de cet étonnement naïf : ces corps n'étaient pas des hommes. Ce n'était pas des ouvriers habituels. Ce n'était même pas des êtres vivants. Une nouvelle fois, les automates, les êtres superbes de Maryse Bastie étaient à l'oeuvre. Ils travaillaient dans le plus grand secret à l'élaboration du plus grand chantier de tous les temps. Ce spectacle sublime maintint la fascination des deux enquêteurs de longues minutes durant, et de longues minutes durant ils observèrent, interdits, immobiles, les valses permanentes et mécaniques de ces êtres de bois, travailleurs infatigables puisque de toute façon, ils ne savaient rien faire d'autre. Le tout sous la houlette de Bastie elle-même, qu'il allait falloir débusquer, aussi difficile cette tâche fut-elle, Arto Pizzetti et le sténographe n'ayant de toute façon pas le choix.
« Je peux vous aider ? » La voix venait de derrière. Une voix de femme un peu essoufflée, ou enrouée peut être. Pizzetti se retourna instantanément, contrairement au sténographe à qui il fallut d'interminables secondes pour effectuer le même mouvement. La femme en question avait le visage rouge et, comme elle se trouvait en retrait sur un terrain en pente, elle dominait Pizzetti d'une bonne tête. Maryse Bastie. La fameuse inventrice.
« Je peux vous aider ?
- Eh bien... Nous cherchons une certaine Bastie. Maryse Bastie.
- Hmm... Et qu'est-ce que lui voulez...
- Lui poser quelques questions, simplement.
- Je vois... Vous avez passé le poste de sécurité ? Pizzetti acquiesça d'un signe de tête. Le sténographe l'imita. Bon... Et bien je suis dans le regret de vous dire que Bastie n'est pas là. En fait, elle ne sera pas là de toute la semaine. Alors vous pouvez d'ores et déjà vous en allez et revenir...
- La semaine prochaine ?
- Voilà.
- Peut être pouvez-vous nous dire où elle se trouve... C'est assez urgent, en fait...
- Ah oui ? Et de quoi s'agit-il ?
- D'une enquête. Sur quoi Pizzetti sortit son accréditation à nouveau. Il la tendit à cette drôle de femme qui l'accepta sans rien dire. Bastie y risqua vaguement un oeil.
- Hmm...
- C'est à propos de Paul Blanchet. »
Le nom de Paul Blanchet changea quelque chose à l'intérieur même de l'esprit de Maryse Bastie. Elle redressa son crâne, sa tête, affina son regard, examina celui qui se trouvait en face d'elle et qui n'avait en rien l'apparence d'un enquêteur du ministère. Elle articula enfin le nom du disparu sans pour autant prononcer le moindre son. Pizzetti regarda le sténographe sans oser dire quoi que ce soit.
« Bien. Allons dans mon bureau, alors.... » Sur quoi Maryse Bastie dépassa les deux hommes sans leur accorder un regard et ceux-ci lui emboîtèrent le pas, poursuivant la descente de ce petit chemin de terre. Pour être sûr, Pizzetti demanda si elle était bien Maryse Bastie. Cette dernière tourna la tête et sourit, sans pour autant rien répondre. Pizzetti, lui, bascula son regard jusque sur ses chaussures. Quel drôle de type, pensa l'inventrice...
Le « bureau » de Maryse Bastie n'en était pas vraiment un. Il s'agissait en fait d'une cabane de la taille d'une chambre d'hôtel modeste, le tout exposé aux grands vents des côtes voisines et peu voire pas isolée du tout. A l'intérieur, il semblait faire plus froid qu'à l'extérieur. Le bois était poussiéreux, vermoulu par endroit. Au centre de la pièce, une table qu'on improvisait en bureau et, dans le fonds, quelques étagères montées à la hâte sur lesquelles reposaient des dizaines et des dizaines de dossiers tous numérotés, mais tous classés dans le désordre. Sur la droite en entrant, se trouvait la seule fenêtre de ce « bureau », il donnait directement sur l'envol du Viaduc, si bien que toutes les trente ou quarante secondes, un de ces curieux corps automatiques traversait le champ de la fenêtre, sans un regard pour l'intérieur de la cabane – si tant est qu'ils aient un regard - quand bien même les enquêteurs, à l'intérieur, se trouvaient déconcentrés à chaque fois que l'un d 'eux venait croiser leur champ de vision.
Après avoir refermé la porte derrière les deux enquêteurs, Bastie contourna le petit bureau et s'assit lourdement sur une chaise grinçante. Comme il n'y avait pas de siège prévu de l'autre côté, Pizzetti et le sténographe restèrent debout, ce qui ne parut pas les déranger pour autant.
« Bien, je vous écoute. Que puis-je faire pour vous ?
- Nous sommes venus vous parler de Paul Blanchet...
- Oui, c'est ce que j'ai cru comprendre. Alors allez directement au but, s'il vous plait. J'ai beaucoup de travail à faire, vous n'êtes pas sans savoir que c'est moi qui gère le chantier, ici, et figurez-vous que je passe mon temps sur le pont, jour et nuit, à éteindre tous les incendies qui se présentent, alors... Bref, venez en au but. Pizzetti semblait légèrement décontenancé, troublé par cette femme qui n'hésitait pas à prendre les devants de l'entretien quand bien même elle était le suspect et non l'enquêtrice. Mais l'envoyé du ministère ne laissa rien paraître ; son visage était aussi fermé que d'habitude. Une froide expression de type qui n'en a rien à foutre, pensa Bastie. Pendant ce temps, le sténographe avait sorti son carnet et son stylo et il avait commencé de recopier chaque mot scrupuleusement, les traduisant parfois part des abréviations illisibles et, ce faisant, son stylo contre la surface du papier dégageait toujours ces mêmes petits sons : le son du langage, des mots, d'un entretien ; et ce son là, avait-il coutume de croire, ne mentait jamais.
- Bien... Vous l'avez connu, je crois...
- Non, pas vraiment. Je veux dire, oui, bien sûr, je connaissais son travail, comme tout le monde, mais on ne se connaissait pas personnellement.
- Mais vous l'aviez rencontré ?
- Oui, c'est vrai. En 1913, ou bien en 14, je ne sais plus très bien... Nous devions travailler ensemble sur un projet, c'était assez vague à l'époque. Mais ça ne s'est pas fait. Nous avons eu quelques divergences d'opinions, on va dire, et Blanchet a finalement tout annulé...
- Des « divergences d'opinions » ?
- Oui, c'est la façon polie de dire qu'on s'est engueulés.
- Engueulés ? C'était... grave ?
- Assez pour annuler ce projet de collaboration, oui... Il faut dire que Blanchet était un sacré caractériel... Moi aussi d'ailleurs. L'alchimie n'a pas fonctionné...
- Et c'est la dernière fois que vous l'avez vu ? Maryse Bastie prit le temps de réfléchir avant de répondre, se grattant distraitement le menton puis laissant voguer son regard contre les planches qui constituaient les murs de la cabane ; son « bureau ».
- C'est la dernière fois que nous nous sommes parlés, on va dire.... Parce qu'on s'est croisés ensuite dans quelques réceptions, inaugurations, expositions... Ce genre de chose. Mais on s'évitait rigoureusement du fait de nos précédentes « divergences ». Arto Pizzetti resta immobile, muet, stoïque, comme si l'inventrice n'avait pas encore fini sa phrase. C'est l'attitude de l'enquêteur qui la poussa à préciser : c'est la façon polie de dire qu'on pouvait plus se sentir.
- Je vois... Vous ne lui avez donc pas reparlé avant sa mort ?
- Non.
- Mais vous étiez présente lors de ses funérailles, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est vrai.
- Pourquoi ça ? Si vous étiez en froid, si vous ne pouviez « plus le sentir », pourquoi faire l'effort d'assister à ses funérailles ? L'inventrice haussa les épaules en souriant.
- Je ne sais pas exactement. Ca m'a semblé être la chose à faire. A l'époque, il y a trois ans, je vivais à Strasbourg donc, quand je l'ai appris.... J'ai fait le déplacement, voilà, c'est tout. Ma rancoeur contre lui n'avait rien à voir. A ce moment là, Pizzetti tourna la tête en direction du sténographe, situé sur sa gauche et il lui dit :
- « Rancoeur », tu l'as bien noté ? C'est important. Sur quoi le sténographe fit la moue et acquiesça avant de pencher la tête à nouveau et de reprendre sa prise de note. Debout, le dos bien droit, son bras droit perpendiculaire à son buste. L'inventrice, elle, dévisagea Pizzetti et se dressa sur sa chaise grinçante.
- C'est important ? Qu'est-ce que c'est sensé vouloir dire ?
- Nous enquêtons sur le meurtre de Blanchet, c'est tout.
- Oui, ça c'est ce que j'ai cru comprendre... Maryse Bastie resta immobile un instant, hésitant à exprimer ses pensées récentes par des mots. Elle se jeta finalement à l'eau. Vous n'êtes pas en train de me dire que je suis... suspectée. N'est-ce pas ?
- Et bien, disons que nous explorons certaines pistes... L'inventrice se leva de sa chaise grinçante et haussa la voix.
- Quoi ? Ca veut dire quoi ces conneries ? Pizzetti croisa les bras contre sa poitrine, conservant au passage sa froide et dure expression de « type qui n'en a rien à foutre ».
- Ca veut dire que vous aviez des raisons d'en vouloir à Blanchet et que... Elle le coupa.
- C'est ridicule !
- Et que quelqu'un vous a vue quelques jours avant sa mort, chez lui, avec lui. Maryse Bastie resta bouche bée, silencieuse et immobile devant cette affirmation qui, si elle n'était pas tout à fait exacte, jouait parfaitement son rôle de deus ex machina. L'inventrice retrouva son calme, plus forcée que réellement consentante, et elle se rassit profondément dans sa chaise grinçante.
- Je ne suis jamais allée chez Blanchet. Ni « juste avant sa mort », ni jamais. Jamais.
- Je ne suis pas obligé de vous croire.
- Moi non plus. Durant quelques secondes, une sorte de fil invisible se tendit entre leurs deux regards et, sans qu'aucune parole ne fut échangée, ces deux là se livrèrent à ce qu'on pourrait appeler une guerre des nerfs intérieure. Tout était condensé dans leurs regards respectifs, qui ne se quittaient pas l'un l'autre. Ce n'est que lorsque la pointe du stylo du sténographe cessa de racler le papier que l'un de ces regards, celui de Bastie, se détourna de l'autre. C'était une victoire, pensa Pizzetti, mais quelle vaine victoire... Ecoutez, reprit Bastie, je pense que vos sources ne sont pas fiables... Je n'ai jamais mis les pieds chez Blanchet et, de vous à moi, si je l'avais fait, ou si je m'étais contentée de frapper à sa porte, ce gros chieur se serait fait un plaisir de me foutre dehors. Croyez-moi. »
L'entretien était terminé. Pizzetti en était déjà certain. L'inventrice ne dirait plus rien. Elle avait déjà nié, elle avait déjà feint la surprise – dans l'optique où celle-ci était bien feinte – et elle arrivait déjà à cours d'argument. Elle savait d'elle même que ce n'était pas dans son intérêt de continuer à discuter avec lui pendant qu'elle était sous le choc, ou pendant qu'elle donnait l'impression d'être sous le choc. Non, Pizzetti en était sûr, quand bien même ses pensées s'embrouillaient : Maryse Bastie avait dit tout ce qu'elle avait à dire et il ne faudrait désormais plus trop attendre avant qu'elle ne les mette à la porte. Tiens, se dit l'enquêteur, là voilà qui se relève de sa chaise, c'est pour maintenant. Et, en effet, c'était pour maintenant. Bastie leur indiqua la petite porte de son « bureau », celle par laquelle ils étaient entrés quelques minutes plus tôt. « Maintenant si vous n'avez plus de questions, je vous prierais de partir, j'ai du travail...
- Une dernière question, se risqua tout de même Pizzetti qui, en fait, n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait lui demander au moment où il prononçait ces mots-là.
- D'accord mais magnez-vous.
- Qui était votre employeur, à l'époque ? En 1916 ?
- Je travaillais à mon compte. D'ailleurs, je travaille toujours à mon compte.
- Vous ne travaillez pas pour l'Etat ?
- Vous avez dit une « dernière » question. Si vous en avez d'autres, je serais ravie d'y répondre avec mon avocat.
- Je vois.
- Maintenant si vous me permettez, je dois retourner...
- Travailler ?
- Voilà.
- Très bien. Je vous laisse donc « éteindre vos incendies ». Je suis sûr que nous aurons l'occasion de discuter plus longuement à l'avenir. »
Arto Pizzetti inclina la tête en signe de salut poli mais rigide. Le sténographe ne l'imita pas et suivit son collègue sans réellement donner l'impression de s'intéresser à la scène qu'il venait pourtant de retranscrire sur son carnet. Maryse Bastie resta droite, immobile, les bras croisés au milieu de sa cabane. Elle fronça les sourcils lorsque les deux enquêteurs disparurent un peu plus haut sur le petit chemin de terre. Ses joues se gonflèrent puis, le tout en gardant le silence, elle articula les mots suivants : « fait chier ! ».
*
Le soir était tombé rapidement sur le petit hôtel de Romainville. Assis sur une chaise en paille – ces chaises étaient toujours très inconfortables, pensait Arto Pizzetti – l'enquêteur français boucha son oreille gauche à l'aide de son index gauche, également, puis il tendit une petite fiche cartonnée au standardiste. Sur cette carte, un numéro à dix chiffres. Après avoir composé ce numéro, le standardiste offrit un combiné à Pizzetti qui le remercia sans un mot. Dans ce combiné, le rythme laconique d'une tonalité aiguë. Puis une voix, aiguë également, résonna contre les tympans de l'enquêteur. « Frau Bakura, bitte », dit-il d'une voix morne. Quelques secondes d'attente, et la voix d'Erin Bakura se fit entendre, nette et claire comme si elle se fut trouvée juste là, à côté d'Arto Pizzetti. L'envoyé du ministère avait du mal à réaliser l'existence de tels progrès techniques.
Au téléphone, Pizzetti expliqua à la responsable du Kommissariat l'avancement de son enquête personnelle. La rencontre avec Maryse Bastie et les premières impressions qui en avaient découlé. « Je la sens pas », dit-il, « mais on dirait qu'elle est sincère. Soit elle l’est vraiment, soit c'est une sacrée comédienne... ». Erin Bakura, quant à elle, lui expliqua que Maurice Vlaminck avait été déféré au parquet de Friburg, et qu'il n'y avait plus rien à tirer de lui concernant l'enquête qui les intéressait tous les deux. Leur piste actuelle, disait-elle aussi, c'était de se concentrer pour retrouver cette fameuse fille qui avait aidé Vlaminck a surveiller le manoir. Jusque là, les services du Kommissariat étaient parvenus à la débusquer jusqu'à six mois auparavant. Elle s'était ensuite évanouie dans la nature, à la frontière franco-allemande. Les recherches continuaient, précisait-elle.
« Je vous tiens au courant », lui dit-elle avant d'achever leur conversation téléphonique, « dès qu'on la retrouve, je vous tiens au courant, et on l'interroge ensemble.
- Très bien. De mon côté, je vais creuser la piste Bastie. Je reste ici pour quelques jours. Je ferai un tour au ministère, je vais éplucher toutes les archives la concernant. Avec un peu de chance, je trouverai quelque chose qui me permettra de l'interroger à nouveau, cette fois-ci dans un cadre plus, comment dire, plus légal... »